“Le bureau de vote ? Pour quoi faire ?”

Le suspense dans les élections législatives égyptiennes actuelles est presque inexistant, et ce n’est un secret pour personne ici en Egypte.  C’est le PND, le Parti national démocratique, celui du Président Hosni Moubarak qui est en place depuis bientôt 30 ans, qui va l’emporter. Le premier tour a vu une victoire écrasante des candidats présentés par le PND. Rares sont les localités où ils sont en ballottage avec des candidats de l’opposition.  Corollaire évident, le taux de participation est très faible, vraisemblablement inférieur à 10%. Les Frères musulmans ont indiqué mercredi qu’il renoncaient à participer au second tour, en signe de protestation contre la fraude électorale, le Wafd a fait pareil le jeudi, et la base du Tagammu réclame la même chose à la direction du parti. Le parti gouvernemental s’indigne de ce retrait et la Commission électorale menace de ne pas le reconnaître.

  • Victoire écrasante du parti gouvernemental

Le premier tour des législatives égyptiennes a eu lieu dimanche 27, le second tour de scrutin aura lieu une semaine plus tard, le 5 décembre. Le décompte des voix est officiellement terminé le mardi. Les candidats du PND l’auraient pour l’instant emporté dans une centaine de districts, l’opposition dans 6 seulement. Dans le Parlement précédent, pour lequel les élections, en 2005, avaient paru un pas vers la démocratisation, les Frères musulmans composaient le plus grand groupe d’opposition, avec 88 sièges. Cette fois-ci, ils n’ont rien gagné au premier tour, mais ils avaient 27 candidats au second.  Les autres indépendants, majoritairement “indépendants d’accord avec les principes du gouvernement”,  gardent 140 candidats en lice. Le Wafd en présenterait 4 et le Tagammu 6. Ces chiffres sont ceux donnés par le journal Al-Ahram, détenu par l’Etat.

  • Désertification des bureaux de vote

L’abstentionnisme des Egyptiens ne s’accompagne pas vraiment d’une position militante. S’ils ne sont pas allés voter, lorsqu’on les interroge, c’est par lassitude et désintérêt, « parce que ces élections ne sont que pour la forme », comme le formule un jeune homme désabusé. Ils ne pensent pas que la très faible participation réussira à faire passer un quelconque message au gouvernement. Un professeur d’une trentaine d’années, qui n’est pas allé voter cette année, nous a confié être allé voter avec enthousiasme en 2005 : « c’étaient les élections les plus libres depuis longtemps, mais cette année c’est une mascarade. La politique égyptienne, c’est un vieux film répétitif, ennuyeux, très ennuyeux ».

Deux femmes originaires de Giza avouent jovialement n’être pas allées voter parce que le candidat leur convenait. Elles savaient qu’il serait élu, mais elles ont de la sympathie pour lui, parce qu’il donne  à manger aux pauvres, qu’il a fait construire un hôpital, etc. Et puis, sur un ton fataliste, elles disent en souriant qu’il y a des gens bien et des gens mauvais partout. « Moubarak est très bien mais il est entouré d’incapables et de corrompus », d’après la plus âgée. Cette loyauté presque féodale ne laisse pas d’étonner, quand on sait l’attitude générale-critique- des Egyptiens à l’égard du gouvernement en général et du Président.

  • La politique égyptienne, un mauvais film

Malgré les démentis du PND et de la  Commission électorale appointée par le gouvernement, ces élections ont eu leur lot d’achat de voix jusqu’au seuil des bureaux de vote, d’intimidation des candidats et des électeurs de l’opposition par la violence, de bourrage d’urnes et de décompte approximatif. Il y aurait eu 16 morts et une centaine de blessés dans des violences liées aux élections.

Les Cairotes que nous avons interrogés semblent très pessimistes quant aux élections présidentielles de l’année prochaine. Ils les imaginent identiques aux précédentes, le candidat présenté par le parti au pouvoir et soutenu par l’armée étant sûr de gagner. Celles de 2005, après un assouplissement de la répression de l’opposition, et avec la présence d’observateurs internationaux, avaient laissé espérer une amélioration, mais cette année balaie cet espoir.

Il existe aussi des Egyptiens qui estiment que les élections se déroulaient normalement.

D’autres nous ont indiqué que la présence d’observateurs internationaux, réclamée par de nombreux pays, n’était pas  souhaitable : « c’est une question nationale, qu’on doit résoudre ensemble, pas avec des étrangers ».

Les Egyptiens qui ont quand même tenu à aller voter sont les partisans du PND, il y en a, les activistes de l’opposition et ceux qui ont eu le temps et la motivation, en ce jour de semaine, d’aller voter, et enfin bien sûr, tous ceux dont la voix a été achetée.

  • Elections Potemkine

Bulletin de vote. De droite à gauche: noms des candidats, catégorie (ouvriers, paysans, ou autres), symbole, et cases à cocher. Les petits symboles sont destinés à la nombreuse population analphabète.

Dans un bureau de vote d’un quartier populaire du Caire où nous sommes rentrés pour voir, se tenait une foule d’hommes dans la cour de l’école et dans les couloirs. Ils nous ont été présentés comme des observateurs locaux, garants de la transparence du vote dans ce bureau. Ils ne portaient pas de badge indiquant la raison de leur présence sur les lieux. Il n’y avait pas un seul électeur dans toute l’école. Les immenses urnes étaient presque vides, à 18h, une heure seulement avant la fermeture du bureau. L’isoloir consistait en un rideau assez court tendu à un angle de la pièce, au-dessus d’une table, et couvrant tout juste la tête et les épaules de l’électeur.

Un Cairote nous a indiqué qu’il était inscrit sur les listes électorales de son lieu de naissance, où il n’avait pas eu le temps de se rendre parce qu’il travaillait, et que par ailleurs, la perspective de perdre une journée de travail pour voter dans une élection réglée d’avance, et aller risquer un mauvais coup –son district est connu pour être favorable aux Frères musulmans- ne l’enchantait guère. Il a également insisté sur le clientélisme des élections: la plupart de ceux qui vont voter sont motivés par la promesse d’une aide quelconque, d’un emploi, ou par la somme reçue -150 £E dans son district, il l’a vu lui-même.

Une autre, électrice en puissance, n’a pas réussi à atteindre l’urne. Dimanche matin, dans son arrondissement, elle croise des policiers et leur demande où se situe le bureau de vote. « Pour quoi faire ? » s’entend-elle répondre. Après avoir répondu, fort logiquement, « pour aller voter », et avoir enfin obtenu les renseignements demandés, elle entre dans l’école transformée en bureau de vote, montre sa carte d’identité et se dirige vers les salles, lorsqu’on lui demande si elle est du PND. Ayant répondu que non, elle se voit alors signifier l’impossibilité de voter sur place, car elle doit voter à l’endroit où elle est recensée, sur son lieu de naissance.

L’étouffement de l’opposition en vue de l’élection présidentielle de l’année prochaine pourrait bien produire l’effet inverse de celui qu’espère le gouvernement. Pouvoir envoyer quelques opposants au Parlement constituait une soupape de sécurité.

En effet, jusqu’à présent, les Frères musulmans prônaient la participation pacifique et active à la vie politique du pays. Après l’échec total du premier tour, Mohamed Badie, guide suprême de la Confrérie, a annoncé qu’il envisageait de demander à ses candidats de boycotter le second tour.

[banalités du micro-trottoir] Dans la rue, beaucoup de mécontents du gouvernement disent que les Egyptiens sont un peuple conciliant et qui sait se contenter de peu, mais que sa patience a des limites et que la population risque de ne pas rester calme indéfiniment. Bien sûr,  une meilleure éducation et l’élévation du niveau de vie régleraient pacifiquement le problème et emmèneraient le pays vers une démocratie à l’occidentale mais le processus sera lent, déplorent-ils.

Pour prendre le pouls de la façon dont les Egyptiens critiquent leurs élections, on peut lire cet article d’Al Masry Al youm (« l’Egyptien aujourd’hui ») quotidien indépendant, et ce post d’un blogueuse égyptienne, ou encore cette interview amusante d’un fabricant d’affiches électorales.

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