La résistance des journalistes du Dostour ou le Journal et le Pantin

Ancien journal d’opposition, nouvelle marionnette du pouvoir, le Dostour a depuis cet automne perdu son indépendance. A gauche, une image de marionnette qui prend exemple sur une pub égyptienne pour un service de Vodafone "appelle-moi s’il te plaît". Ici c’est "manipule-moi s’il te plaît "! A droite, Ibrahim Issa, rédacteur en chef du Dostour, renvoyé, qui dirige maintenant le site internet du journal.

Le Dostour a perdu son indépendance depuis cet automne. Il était le plus important quotidien d’opposition égyptien depuis 2005, année d’un semblant de liberté de la presse. Une grande partie de ses journalistes a déserté les bureaux de la nouvelle direction et a planté sa tente, au sens propre, dans le Syndicat des journalistes.  C’est là qu’ils se retrouvent pour continuer à travailler, et c’est sur le site internet du Dostour qu’ils publient. Le site est toujours entre les mains d’Ibrahim Issa, le rédacteur en chef trublion qui a été renvoyé de l’édition papier.

Sur l'un des murs du hall figure un bout de Une du Dostour: en jaune, cette phrase: est-ce que Moubarak a peur du journal du Dostour?

Le Dostour (Constitution) est né en 1995, à Chypre, pour contourner la répression égyptienne. Après seulement trois ans d’existence, le journal a dû abandonner la partie car il était interdit de diffusion en Egypte. Déjà, le site internet avait pris la relève. En 2005, le journal revient sous la forme d’un hebdomadaire d’opposition à la faveur d’une certaine libéralisation du régime, et devient quotidien l’année d’après. Il est dirigé par Ibrahim Issa. Cette figure du journalisme indépendant égyptien en est à son 11ème journal et tient dorénavant les commandes du site internet du Dostour, rebaptisé “le Vrai Dostour”. Une blague court les rédactions à son sujet : le jour du jugement dernier, après avoir été viré une nouvelle fois du journal précédent, il tiendra à recommencer un journal, même s’il sait qu’il s’arrêtera le soir…

Sur cette affiche scotchée sur une vitre du Syndicat, un policier conseille :"Mon cher citoyen, éloigne-toi de la lecture du Dostour pour ne pas être interrogé. "

Cette année, avec les élections législatives et en prévision des présidentielles de l’année prochaine, où, vraisemblablement, Hosni Moubarak ne se présentera pas, la presse a subi un tour de vis.

En août, le journal a été racheté par un consortium d’investisseurs. En octobre, Ibrahim Issa a été renvoyé de la direction, accusé de « mauvais management ». La raison politique n’a échappé à personne.

Le plus surprenant dans cette affaire, c’est que figurait en bonne place  dans le consortium, Sayyed el-Badawi, figure importante du néo-Wafd, parti d’opposition. Il a donc pris part au renvoi d’Issa. Une cabale a ensuite essayé de discréditer le rédacteur en chef en tentant de le faire passer pour un arriviste corrompu.

Discussion avec un reporter du Dostour, l’un des 75 (sur 120) journalistes à avoir suivi Issa. Il travaille comme journaliste depuis 6 ans et était au Dostour depuis 2 ans et demi.

Ce journaliste et ses collègues, opposés à la nouvelle direction (Reda Edward), ont d’abord fait grève pour protester contre le renvoi d’Issa. Mais la direction a changé d’immeuble, chassant ainsi de fait les journalistes réfractaires. Ils se sont réfugiés au Syndicat des journalistes, assez grand bâtiment dans le centre du Caire, à l’ambiance informelle et détendue. En ce moment, on y trouve surtout des journalistes du Dostour ! Ils discutent et se soutiennent dans le hall, autour de leurs ordinateurs portables et de verres de thé sucré, assis sur des chaises de jardin en plastique blanc. Ils ont planté leur tente, au sens propre et au sens figuré, à l’intérieur de l’immeuble. Sur les murs du grand hall, des articles de leur ancien journal et la photo de leur rédacteur en chef bien-aimé, Ibrahim Issa.

Est-ce que le Syndicat vous soutient?

Non, le Syndicat ne s’implique pas. Des collègues journalistes nous assurent de leur sympathie, mais c’est tout. Le Syndicat est un lieu de l’opposition. Mais la direction est nommée par le gouvernement. Ce n’est pas démocratique du tout. Paradoxalement, l’organisation égyptienne dont le fonctionnement est peut-être le plus démocratique, c’est les Frères musulmans…

La façade du Syndicat des journalistes témoigne de l’activisme de certains de ses membres : banderoles et affiches pour la liberté de la presse y sont accrochées. Deux sujets principaux : la libération des journalistes emprisonnés pour la publication d’opinions malvenues, et l’ "assassinat du Doustour".

Le syndicat, c’est le point de départ d’un certain nombre de manifestations. Pour la libération de journalistes, pour la liberté de la presse ou la liberté politique en général. Des activistes se réunissent parfois sur les marches. De Kifaya, du 6 Octobre… Parfois ils peuvent discuter tranquillement, parfois la police vient les arrêter.

Dans le syndicat, ou ailleurs, on est libre de critiquer le gouvernement. On n’a pas le droit de publier ce qu’on dit, en revanche !

Comment travaillez-vous maintenant, pour le site ?

On travaille pour le site internet du « Vrai Dostour », l’autre, le papier, c’est le faux. Depuis le départ d’Issa, les ventes ont chuté ! de 25000 à 5000 exemplaires ! Nous, on se débrouille comme on peut, et on attend que ça passe. Peut-être qu’après les présidentielles, si ça redevient calme, on aura à  nouveau droit à un journal indépendant. Le site a été hacké il y a peu. On continue à écrire, pour sauver le Dostour, pour le garder en vie ! On veut récupérer notre maison…

Ici, parfois on n’a pas trop le choix. Certains des journalistes sont restés à contrecœur, ceux qui ont charge de famille.

L'une des affiches de la façade du syndicat. "Aux journalistes qui ont vendu leur conscience : du sang coule de vos stylos."

Quelle était la position politique du Dostour ?

Lors des campagnes, il donnait équitablement la parole à tout le monde, y compris aux Frères musulmans. Il soutenait les membres de l’opposition qui en avaient besoin. Il a contribué à faire connaître El Baradei et a défendu Ayman Nour contre les charges qui l’ont accablé après son succès aux présidentielles.

Comment comprenez-vous l’intervention du Wafd ?

Les interprétations vont bon train sur la « trahison » du Wafd. Peut-être espérait-il s’attirer les bonnes grâces du pouvoir et devenir un groupe d’opposition influent à l’occasion des législatives du mois de novembre ?

Sayyed el Badawi, le grand homme, va lutter pour la succession du royaume.

L’opposition est au plus bas en ce moment. Ayman Nour (du Ghad, il avait eu 8% des voix lors des présidentielles de 2005) est mort politiquement.

Ensuite, notre guide, qui brûlait manifestement de parler plus précisément de politique, a laissé libre cours à son dépit. “Ce pays est devenu le royaume de Moubarak. La force règle tout, économie, religion, politique, la police s’occupe de tout. Et l’Egypte n’a plus de poids même dans les conflits régionaux.  Nous rêvons d’un système démocratique, comme aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne… en France (rajoute-t-il avec un sourire, sachant ma nationalité)…mais pas comme en Italie !”

A gauche, un slogan: Nos stylos plus forts que leurs armes. Signé : Les jeunes de Justice et liberté. A droite, une petite affiche de soutien à Youssef Chaaban.

Côté droit de la façade du Syndicat. A gauche, la banderole verticale porte : Nous ne garderons pas le silence sur la collaboration du Conseil général des journalistes à l’assassinat du Dostour. A droite, d’autres feuilles sur le même sujet et pour la libération d’un journaliste.

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Filed under élections, liberté de la presse, opposition, Wafd

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