Pourquoi les sit-in continuent-ils ?

L’impatience a gagné des centaines de milliers d’Egyptiens. Plus de six mois après la chute de Moubarak, le « système » est toujours en place. Un énième remaniement ministériel vient d’avoir lieu, d’autres promesses ont été faites, les appels au calme se multiplient, qu’ils viennent des représentants de l’armée ou des Frères musulmans, voire des salafistes, qui traitent tous régulièrement de “voyous” (baltagya) les manifestants (pure tradition moubarakienne) mais des milliers de gens ont décidé de ré-occuper l’espace public- physiquement : d’où les sit-ins partout en Egypte, notamment l’occupation de la fameuse place Tahrir.

Début juillet, la colère explose à nouveau. D’abord à cause du report d’un mois, fin juin, du procès de l’ex-Ministre de l’Intérieur, Habib al-Adly, accusé d’avoir mené la répression de la révolte qui a détrôné Moubarak, et d’être ainsi responsable de plus de 800 morts. Ensuite avec la répression très brutale (entre 500 et 1000 blessés) d’une manifestation de familles de victimes de la Révolution, qui demandait justice, au Caire, le 28 juin. Les affrontements avec la police ont bien montré que la haine et la méfiance envers cet outil de la dictature de Moubarak est toujours présente, et les blessés, qu’elle est toujours en partie justifiée. Enfin, à cause de la libération, le 4 juillet, par le tribunal de Suez, de 14 policiers accusés d’être responsables des victimes de la Révolution.

Depuis le 8 juillet, la place Tahrir est à nouveau occupée jour et nuit. Les partis et les mouvements y ont établi des stands, et les « angry youg men » et « women », et les plus vieux, et les enfants, et les familles, y plantent des tentes, y apportent de l’eau, des vivres, leur wifi, leur téléphone, leurs feuilles de dessin, de l’optimisme, de la détermination, enfin de quoi s’installer, et de quoi combattre, en s’armant contre une chaleur infernale, ce qui leur semble être une contre-révolution par inertie. De très grands rassemblements ont eu lieu le vendredi 8, le mardi 12, et le vendredi 15 (appelé jour du dernier avertissement; photos).

Tahrir le 8 au soir, photo de Gigi Ibrahim

Essam Sharaf, à qui les révolutionnaires faisaient pourtant vraiment confiance lors de son investiture, a été appelé à démissionner. Son discours du dimanche 10 juillet, jugé expéditif et décevant, n’a pas vraiment apaisé les esprits. Il n’y avait pas de consensus de toute la place à ce sujet, malgré tout. Il avait promis de le faire s’il n’arrivait pas à démocratiser rapidement l’Egypte. Certains lui rappellent sa promesse. Le Conseil suprême des Forces armées suscite de plus en plus largement la méfiance. Au début, seuls quelques méfiants s’en défiaient, maintenant, il passe pour la marionnette de Moubarak, ou au contraire pour son maître, et au mieux pour un ensemble de vieux généraux totalement incapable de comprendre les aspirations actuelles de l’Egypte. Le Conseil suprême des Forces armées est la haute autorité militaire qui a la réalité du pouvoir en Egypte. Il y a effectivement un gouvernement civil provisoire, mais il dépend du bon vouloir de cette autorité. Ainsi les ministres doivent-ils lui prêter serment… Les décrets pris par ce Conseil sont largement plus fréquents que ceux du gouvernement, et n’ont pas besoin de l’approbation de ce dernier pour entrer en vigueur.

"à bas le régime militaire" photo de Gigi Ibrahim

Malgré les déclarations et mesures de ces derniers jours, les revendications des manifestants n’ont pas été satisfaites. La déclaration du Conseil militaire, le 12 juillet, notamment, disant à mots couverts l’agacement qu’il ressentait face aux manifestations, a été très mal prise. Aussi l’occupation continue-t-elle.

Les partis et les mouvements ayant appelé à la manifestation, notamment la Coalition de la Révolution, le Front pour la Justice et la Démocratie, le parti Karama (Dignité) etc. demandaient :

– le jugement public des officiers impliqués dans les morts de la répression du soulèvement qui a détrôné Moubarak ; cette demande n’a pas été satisfaite, bien qu’elle ait été entendue. Le 12 juillet, le Premier Ministre Sharaf a déclaré que des tribunaux réservés à ces cas seraient mis en place pendant l’été, malgré les vacances habituellement prises par les juges à ce moment-là. On attendait de voir. Le lendemain, près de 600 policiers sont mis à pied, mais sans jugement préalable !

– un jugement rapide et public de la famille Moubarak et des symboles de la corruption du régime déchu : rien du côté des Moubarak, en revanche le début du procès du Ministre de l’Information, Anis al Fiqqi, a été retransmis à la télévision. L’ancien Président est censé être jugé le 3 août, mais son avocat ne cesse de dire que sa santé est très mauvaise, qu’il est à l’article de la mort, et encore ce dimanche, le 17!

– l’annulation des jugements de civil par des tribunaux militaires : le Conseil suprême des Forces armées a entendu cette demande: il a déclaré qu’il réserverait les jugements militaires aux cas de violence, viol, etc. et qu’il ne s’en servirait plus pour juger les activistes arrêtés dans les manifestations. Mais ce n’est pas la première fois qu’on entend une semblable promesse, non suivie d’effets.

– la révocation de la loi anti-grèves et anti-manifestations : c’est une loi passée après la chute de Moubarak pour « éviter le chaos et protéger la stabilité et le travail », aucune déclaration n’a été faite à ce sujet;

– la limitation de l’autorité du Conseil suprême des forces armées

– de refaire un budget de l’Etat plus favorable aux pauvres ; sur ce point, les syndicats rajoutaient qu’ils souhaitaient un salaire minimum de 1200LE (il avait été élevé jusqu’à 700 LE il y a environ un mois et demi), et un salaire maximum de 15 fois ce salaire minimum

– l’interdiction de se présenter aux deux mandatures à venir pour les ex-membres du PND.

Le Mouvement du 6 Avril (il a plusieurs pages facebook, plusieurs réseaux d’information, et une page par région) a déclaré poser comme conditions à son départ de la place : le renvoi du procureur général, Abdel Magid-Mahmoud,

marche vers les bureaux du procureur général, le 20 juillet, photo de Mona Seif

le renvoi de Gawdat El-Malt, le Président de l’Organisation chargée de contrôler les fraudes (à cause de la lenteur des procès contre les dignitaires du régime de Moubarak) et un remaniement des ministères et des institutions publiques pour en renvoyer les restes de la période Moubarak.

Cinquante manifestants seraient en train de continuer une grève de la faim.

photo de Tahrir le 19 juillet, prise par Gigi Ibrahim

Une grande partie des manifestants a l’intention de rester au moins jusqu’au début du Ramadan, qui commence le 1er août.

Une invitation facebook (page en anglais), de nature festive et religieuse autant que sociale et politique, a de toute façon déjà été lancée pour la rupture du premier jeûne du vendredi, Chrétiens et Musulmans ensemble, place Tahrir. Initialement, c’était une idée de l’ANC (Baradei) mais son succès dépasse l’audience de ce parti.

Certains des manifestants expliquent qu’il restent, bien sûr pour faire pression, mais aussi à cause de la fascination qu’exerce sur eux cette société miniature de Tahrir. Une société avec tous les âges, presque tous les courants d’opinion, et tous les problèmes (pauvreté, vols, harcèlement) que connaît la société égyptienne, mais sans police (ou plutôt, avec un service de sécurité composé de volontaires, parfois aussi brutaux que la police, parce qu’ils ont eu, par exemple, maille à partir avec une attaque de vendeurs itinérants, et parfois plus civils), sans institutions: bref, une tabula rasa où l’on pourrait écrire tous les rêves.

Leave a comment

Filed under 6 avril, Conseil suprême des Forces armées, Egypte, gouvernement, partis politiques, Tahrir

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s