Category Archives: élections

Blogueurs et journalistes égyptiens, soyez pro-Tantawi et taisez-vous!

Par Nadéra Bouazza

Alaa Abd el Fattah a écrit une nouvelle lettre, que vous pouvez lire traduite en anglais ici. Le blogueur, arrêté le 31 octobre dernier et condamné à 15 jours de détentions par les tribunaux militaires, croupit encore en prison. On l’accuse d’avoir encouragé des actes de violences lors de la marche copte du samedi 9 octobre, autrement appelé Bloody Sunday. Or les images de cette nuit meurtrière accusent l’armée et ses chars, fonçant sur les manifestants.

L’emprisonnement d’Alaa Abd el Fattah est un autre symptôme de la division grandissante entre les activistes et l’armée qui leur a semblé un temps providentielle. L’animosité réciproque grandit entre  les forces armée et les partisans de la Révolution : ces derniers considèrent de plus en plus l’armée au pouvoir comme partie intégrante du régime qu’ils ont tenté d’abattre.

En sept jours de détention, le blogueur et ses proches ont largement communiqué. Une manifestation était organisée au Caire, trois jours après son arrestation. Sur la Toile, le hashtag  #FreeAlaa permet de suivre son actualité et réclamer sa libération.

Dans cette deuxième lettre, datée du 3 novembre et publiée sur son blog le 5, Alaa évoque son transfert à la prison de Tora et les conditions difficiles de sa détention, de la promiscuité des cellules aux conséquences morales de l’enfermement. Il raconte avoir jeûné cinq jours pour éviter de se rendre aux toilettes, dont aucune porte ne fermait l’accès. «Je ne savais pas comment être un homme dans mon état, même si des milliers sont soumis à des conditions semblables ou pires. Je n’ai eu qu’un avant-goût des atrocités de la prison militaire ou des tortures affligés», raconte-t-il.

Prison ou rétractation

Les officiers insultaient tout prisonnier essayant de rentrer en contact avec le blogueur. Il quitte donc cette prison pour une cellule plus grande à Tora.

Il refuse l’offre du Conseil suprême des forces armées, sa liberté contre le silence. Il gagnait sa liberté si et seulement si il arrêtait de critiquer l’armée. Mais le blogueur ne veut pas de cette liberté au rabais : «Comment pourrais-je encore regarder mes parents en face  si j’avais accepté l’offre?» écrit-il.

Sa mère a d’ailleurs commencé une grève de la faim pour protester contre l’emprisonnement de son fils.

Depuis son arrivée au pouvoir, l’armée enferme toute personne qui ose critiquer sa légitimité et son action aux plus hautes fonctions de l’Etat égyptien. Alaa Abd el Fattah n’est qu’un exemple parmi d’autres arrestations arbitraires et de maltraitances, parfois mortelles.

Toutes les violences dans lesquelles l’armée a été impliquée sont encore en cours d’investigation, même si cela fait des mois (par exemple, 9 mars, 9 avril…) Le cas suivant est encore en cours d’examen/ d’étouffement. Dans la nuit du 27 octobre dernier, un autre événement s’est ajouté à la longue liste des méfaits de la police : un jeune Egyptien de 24 ans est mort dans un hôpital du Caire, à cause, d’après les premiers rapports et le réseau des activistes, de tortures infligées en prison par ses geôliers.  Essam Ali Atta Ali a succombé à ses blessures, d’après les rapports officiels « après avoir subi une baisse importante de la pression artérielle et une insuffisance cardiaque ».

Le muselage de la télévision égyptienne et de ses journalistes.

Les blogueurs chevelus ne sont pas les seuls à être dans la ligne de mire du Conseil suprême des forces armées. Les médias et principalement la télévision, car elle reste le média le plus influent dans la société égyptienne, subissent un diktat du pouvoir militaire.

«Moubarak est parti et rien n’a changé. J’ai des amis qui ont participé à la révolution et qui regrettent aujourd’hui. Les rues du Caire ne sont pas sûres. Le ministre de l’Intérieur ne fait rien pour assurer la sécurité et les profits reviennent directement aux militaires!», nous confie Mohammed, un jeune pharmacien égyptien en visite à Paris.

De jeunes Egyptiens manifestaient contre les tribunaux militaires, samedi dernier, à Londres, où ils résident en ce moment. Après avoir rangé les banderoles, ils parlent de la situation dans leur pays, où ils comptent bien rentrer fin novembre pour pouvoir voter.

« L’armée et le peuple avaient le même but en février, empêcher Gamal Moubarak de succéder à son père… mais maintenant, l’union est terminée, l’écart se creuse. On veut la liberté d’expression, des médias indépendants, et une justice civile, et un gouvernement civil… » « Ils ne voient pas le problème, parce qu’ils SONT le problème » « On n’était qu’une trentaine, alors qu’en février il y avait bien des milliers d’Egyptiens qui manifestaient à Londres… c’est comme là-bas, les gens n’ont pas l’énergie pour continuer à se battre… » « Et le Conseil suprême des forces armées en profite pour nous avoir… tu as vu les principes constitutionnels qu’ils voulaient faire passer ?!? »

A de nombreuses reprises au cours de l’année, les bureaux et les journalistes de différentes télévisions, Al-Jazeera notamment, mais aussi OnTV, TV25, et Al-Hurra, ont été inquiétés. Les deux derniers journalistes à avoir subi ces pressions, Yosri Fouda and Ibrahim Issa, deux figures célèbres, ont été menacés et censurés après leur couverture des manifestations coptes le 9 octobre 2011. La pression est telle que Yosri Fouda a décidé de suspendre son émission Akhir Kalam, le dernier mot. Par respect pour sa profession, il préfère se retirer que mentir.

«Ceci est ma forme d’auto-censure. J’ai le choix entre dire la vérité ou ne rien dire du tout. Cette action est un cri, poussé par amour pour mon pays et visant au bien commun»,  confie le journaliste au site Alakhbar.

A trois semaines des élections législatives, les médias seraient censés jouer un rôle crucial dans le débat, or ils ne semblent pas très libres.

Leave a comment

Filed under armée, élections, Conseil suprême des Forces armées, liberté de la presse, torture

Où donc va la “transformation démocratique” égyptienne ?

Le ministre Ali El-Selmy, chargé de portefeuille du Développement politique et de la Transformation démocratique, est en train de décevoir fortement malgré son titre ronflant. Il y a deux jours, il a proposé des principes supra-constitutionnels qui donnaient des pouvoirs considérables au Conseil suprême des forces armées, et aujourd’hui, jeudi 3 novembre, il a constitué le Conseil suprême de la Presse sans beaucoup de journalistes indépendants.

Ali El-Selmy est aussi détenteur du portefeuille de l’investissement et des affaires publiques et deuxième vice-Premier Ministre. Il est au pouvoir depuis le remaniement ministériel de juillet dernier, qui avait eu lieu après d‘intenses manifestations contre l’apparente complicité du gouvernement actuel avec les criminels du régime précédent. Son travail est tout sauf  facile, mais les résultats laissent apparemment les Egyptiens dubitatifs.

Ali El Selmy, (c) Yom7 website

Principes supra-constitutionnels

La discussion sur ces principes est un serpent de mer. Aucun accord n’a été atteint depuis des mois sur un texte destiné à chapeauter la Constitution qui devra être rédigée l’année prochaine. Ces négociations entre le gouvernement et les forces politiques sont  dûes principalement à la crainte d’une Constitution rédigée par un Parlement élu majoritairement religieux, ou majoritairement composé de membres du régime précédent. De cette crainte avait surgi le mouvement pour “la Constitution d’abord” (c’est-à-dire, avant les élections, ce qui va à l’encontre du calendrier voté en mars par référendum).

Le texte proposé le mardi 1er novembre a fait bondir les nombreuses forces politiques qui devaient l’approuver. Devant l’indignation générale, le gouvernement a reculé jeudi 3 novembre et amendé deux articles.

L’article 9, selon Ahram online, indiquait que seules les forces armées ont le droit de discuter des affaires qu’elles gèrent, de leur budget et de la législation qui les touche. La modification consiste en la disparition de “seulement”.

L’article 10, qui créait un Conseil de défense nationale chargé d’assurer la protection du Président, s’est vu adjoindre une clause spécifiant qu’il supervisera le budget des forces armées.

L’article qui stipulait que le pouvoir reviendrait au Conseil des Forces armées si la Constitution n’était pas écrite en six mois, et que la Constitution devrait être soumise à l’approbation du Conseil, a été supprimé.

Un article concernant la recrutement des membres de l’Assemblée constituante a aussi été modifié, de sorte que le Premier Ministre actuel et les Forces armées y aient moins de poids, et afin que les femmes y soient plus nombreuses.

Conseil suprême de la Presse

Cela fait des mois que les manifestations réclament une presse indépendante, et un organe indépendant pour la superviser, à défaut de la suppression d’un tel organe. A chaque fois que les récits des manifestants contredisent la version officielle, et que ces récits n’apparaissent que dans les médias d’opposition, dont l’audience n’est pas énorme, ce besoin se fait sentir cruellement. Aujourd’hui, le Conseil Suprême de la Presse, créé par Moubarak, est toujours en place, et ses membres viennent seulement d’être changés… ils sont maintenant principalement les rédacteurs en chef des médias d’Etat, d’après Al Masry Al Youm. Ce conseil de la presse promet d’avoir un regard critique…

Ali El-Selmy

Le poste a ete cree en juillet pour lui. En tant qu’ancien premier ministre du cabinet fantôme du Wafd, Ali El-Selmy peut être considéré comme une figure d’opposition ou comme un homme d’ancien régime, suivant la façon dont on considère le Wafd. La réputation de ce parti s’est largement ternie à diverses occasions, par exemple lors de l’affaire du journal d’opposition Dostour, du trublion Ibrahim Eissa: le journal avait été décapité à l’automne 2010, grâce à un conseil d’administration très lié au Président du Wafd. (lire l’histoire entière ici). Plus récemment, le journal du Parti (du même nom, le Wafd) ne prenait guère le chemin du sérieux: les titres incendiaires et les rumeurs -sur les “baltageyya” pullulaient.

Le Wafd et le Tagammu, deux des plus anciens partis égyptiens, ont accepté la version tant critiquée des principes supra-constitutionnels. Ils ont en effet l’habitude d’approuver ce que fait le gouvernement de transition. Cela, plus leur grande inefficacité sous Moubarak, leur vaut une certaine méfiance et l’accusation de complicité avec les “felool” (les anciens du PND de Moubarak).

A l’issue de la réunion d’aujourd’hui, Ali El-Selmy a indiqué que les partis qui refusaient de participer aux discussions (les partis des Frères musulmans et des salafistes, principalement) avaient un comportement non démocratique. Il a également indiqué que tous ceux qui l’accusaient injustement seraient poursuivis.

Leave a comment

Filed under armée, élections, Conseil suprême des Forces armées, Constitution, Egypte, gouvernement, liberté de la presse, opposition, partis politiques, Wafd

“Par demande populaire” maréchal Tantawi Président!

Des affiches au Caire et à Alexandrie soutiennent le maréchal Tantawi, et lancent d’ores et déjà la campagne présidentielle. Le maréchal ayant affirmé qu’il ne comptait pas se présenter, il s’agit effectivement d’initiatives individuelles.

La date des élections présidentielles a beau rester très floue (mars, avril, mai 2012), et Tantawi a beau avoir récemment affirmé qu’il ne briguerait pas la présidence, des affiches à son effigie sont quand même apparues. Le maréchal des armées Tantawi est le chef du Conseil suprême des forces armées, autrement dit le chef du Conseil militaire qui gouverne l’Egypte pour la période de transition.

Le Conseil suprême des forces armées a très mauvaise presse auprès des Egyptiens qui suivent de près la politique. En effet, sa gestion de la période de transition laisse à désirer. Son rôle est normalement de protéger la population. Or la population a plutôt à se plaindre du Conseil, que ce soit à cause de ses actions ou de son inaction.

Les activistes arrêtés pendant des manifestations qui s’échauffent un peu, ou parce qu’ils ont critiqué l’armée, ont toujours le privilège d’être jugés devant des tribunaux militaires. La loi d’état d’urgence est en effet toujours en place.

Le pouvoir devrait bientôt revenir au Parlement élu, qui sera lui-même l’auteur de la prochaine Constitution, laquelle définira la nature du régime à venir (parlementaire, présidentiel, etc) et permettra aux élections parlementaires d’avoir lieu. Certains s’inquiètent d’une prolongation de la période de transition: la Constitution ne sera pas rapide à écrire et les élections présidentielles auront peut-être lieu très tard. En attendant, l’exécutif resterait entre les mains du Conseil suprême des forces armées (et du gouvernement de transition, certes).

Lorsque des Coptes ont été attaqués, pour diverses raisons et à divers endroits au cours de l’année, l’armée n’a réagi que faiblement et n’a pas empêché le bilan d’être funèbre. Le Conseil argue du fait que ses moyens sont limités et que l’armée ne peut pas être partout. Enfin, lors de la manifestation pour les droits des Coptes le 9 octobre, les forces de l’armée, de la police et/ou de la Sécurité centrale ont attaqué les manifestants et ont fait plus de 25 morts.

Plus tôt dans l’année, l’armée avait déjà fait preuve de violence en dispersant les manifestations, notamment celle des officiers du 9 avril. A chaque fois, évidemment, elle nie toute implication et rejette la faute sur une tierce partie., des étrangers ou des suppôts de l’ancien régime.

Les taux de crime ont paraît-il augmenté, parce que la police ne fait pas plus son travail qu’avant, voire moins, et les voleurs s’enhardissent, tandis que les criminels libérés pendant la Révolution ne sont pas tous retournés derrière les barreaux. La police militaire est débordée ou négligente.

Ajoutons à cela les multiples demandes de la Révolution qui n’ont jamais été entendues, et qui ne peuvent peut-être pas l’être tant qu’un gouvernement élu n’est pas en place : réforme des ministères, de l’éducation, plus de justice sociale par l’intermédiaire d’aides, de redistribution, d’augmentation des salaires, d’embauches, etc.

On comprend que la cote de popularité du Maréchal ne soit pas au zénith.

Pourtant, il est vraisemblable qu’il jouit d’un certain soutien, ne serait-ce que parce que beaucoup ne suivent pas attentivement la politique ou se contentent des informations des chaînes télévisées d’Etat, qui font sensiblement preuve de la même allégeance au pouvoir en place et à l’armée que pendant les décennies précédentes.

Popular demand for Stability (in red); above: Popular campaign for the Marshal as President; Demande populaire de stabilité (en rouge); Campaigne populaire pour la candidature du Maréchal comme président

Début octobre, le Maréchal s’était promené en habits civils dans le centre du Caire, montrant benoîtement sa capacité à endosser un autre costume… Un tollé avait fait écho à cette initiative pour le moins osée, et commentée avec bienveillance par les chaînes de télévision d’Etat. Le Maréchal avait alors affirmé qu’il n’avait pas l’intention de se présenter comme candidat. Le Conseil suprême des Forces armées assure régulièrement que l’armée est mal à l’aise avec son rôle politique et souhaite rendre le pouvoir aux civils au plus vite, même si beaucoup d’activistes ont des doutes à ce sujet.

Certes, le maréchal est un ancien homme de confiance de Moubarak et bénéficie de la sympathie populaire qui va généralement à l’armée. Mais il est réellement vieux et malade, et l’échelle de la campagne n’est pas (encore) impressionnante. Cette initiative est curieuse mais ne semble pas augurer du futur de l’Egypte.

Leave a comment

Filed under armée, élections présidentielles, Conseil suprême des Forces armées, Egypte

La résistance des journalistes du Dostour ou le Journal et le Pantin

Ancien journal d’opposition, nouvelle marionnette du pouvoir, le Dostour a depuis cet automne perdu son indépendance. A gauche, une image de marionnette qui prend exemple sur une pub égyptienne pour un service de Vodafone "appelle-moi s’il te plaît". Ici c’est "manipule-moi s’il te plaît "! A droite, Ibrahim Issa, rédacteur en chef du Dostour, renvoyé, qui dirige maintenant le site internet du journal.

Le Dostour a perdu son indépendance depuis cet automne. Il était le plus important quotidien d’opposition égyptien depuis 2005, année d’un semblant de liberté de la presse. Une grande partie de ses journalistes a déserté les bureaux de la nouvelle direction et a planté sa tente, au sens propre, dans le Syndicat des journalistes.  C’est là qu’ils se retrouvent pour continuer à travailler, et c’est sur le site internet du Dostour qu’ils publient. Le site est toujours entre les mains d’Ibrahim Issa, le rédacteur en chef trublion qui a été renvoyé de l’édition papier.

Sur l'un des murs du hall figure un bout de Une du Dostour: en jaune, cette phrase: est-ce que Moubarak a peur du journal du Dostour?

Le Dostour (Constitution) est né en 1995, à Chypre, pour contourner la répression égyptienne. Après seulement trois ans d’existence, le journal a dû abandonner la partie car il était interdit de diffusion en Egypte. Déjà, le site internet avait pris la relève. En 2005, le journal revient sous la forme d’un hebdomadaire d’opposition à la faveur d’une certaine libéralisation du régime, et devient quotidien l’année d’après. Il est dirigé par Ibrahim Issa. Cette figure du journalisme indépendant égyptien en est à son 11ème journal et tient dorénavant les commandes du site internet du Dostour, rebaptisé “le Vrai Dostour”. Une blague court les rédactions à son sujet : le jour du jugement dernier, après avoir été viré une nouvelle fois du journal précédent, il tiendra à recommencer un journal, même s’il sait qu’il s’arrêtera le soir…

Sur cette affiche scotchée sur une vitre du Syndicat, un policier conseille :"Mon cher citoyen, éloigne-toi de la lecture du Dostour pour ne pas être interrogé. "

Cette année, avec les élections législatives et en prévision des présidentielles de l’année prochaine, où, vraisemblablement, Hosni Moubarak ne se présentera pas, la presse a subi un tour de vis.

En août, le journal a été racheté par un consortium d’investisseurs. En octobre, Ibrahim Issa a été renvoyé de la direction, accusé de « mauvais management ». La raison politique n’a échappé à personne.

Le plus surprenant dans cette affaire, c’est que figurait en bonne place  dans le consortium, Sayyed el-Badawi, figure importante du néo-Wafd, parti d’opposition. Il a donc pris part au renvoi d’Issa. Une cabale a ensuite essayé de discréditer le rédacteur en chef en tentant de le faire passer pour un arriviste corrompu.

Discussion avec un reporter du Dostour, l’un des 75 (sur 120) journalistes à avoir suivi Issa. Il travaille comme journaliste depuis 6 ans et était au Dostour depuis 2 ans et demi.

Ce journaliste et ses collègues, opposés à la nouvelle direction (Reda Edward), ont d’abord fait grève pour protester contre le renvoi d’Issa. Mais la direction a changé d’immeuble, chassant ainsi de fait les journalistes réfractaires. Ils se sont réfugiés au Syndicat des journalistes, assez grand bâtiment dans le centre du Caire, à l’ambiance informelle et détendue. En ce moment, on y trouve surtout des journalistes du Dostour ! Ils discutent et se soutiennent dans le hall, autour de leurs ordinateurs portables et de verres de thé sucré, assis sur des chaises de jardin en plastique blanc. Ils ont planté leur tente, au sens propre et au sens figuré, à l’intérieur de l’immeuble. Sur les murs du grand hall, des articles de leur ancien journal et la photo de leur rédacteur en chef bien-aimé, Ibrahim Issa.

Est-ce que le Syndicat vous soutient?

Non, le Syndicat ne s’implique pas. Des collègues journalistes nous assurent de leur sympathie, mais c’est tout. Le Syndicat est un lieu de l’opposition. Mais la direction est nommée par le gouvernement. Ce n’est pas démocratique du tout. Paradoxalement, l’organisation égyptienne dont le fonctionnement est peut-être le plus démocratique, c’est les Frères musulmans…

La façade du Syndicat des journalistes témoigne de l’activisme de certains de ses membres : banderoles et affiches pour la liberté de la presse y sont accrochées. Deux sujets principaux : la libération des journalistes emprisonnés pour la publication d’opinions malvenues, et l’ "assassinat du Doustour".

Le syndicat, c’est le point de départ d’un certain nombre de manifestations. Pour la libération de journalistes, pour la liberté de la presse ou la liberté politique en général. Des activistes se réunissent parfois sur les marches. De Kifaya, du 6 Octobre… Parfois ils peuvent discuter tranquillement, parfois la police vient les arrêter.

Dans le syndicat, ou ailleurs, on est libre de critiquer le gouvernement. On n’a pas le droit de publier ce qu’on dit, en revanche !

Comment travaillez-vous maintenant, pour le site ?

On travaille pour le site internet du « Vrai Dostour », l’autre, le papier, c’est le faux. Depuis le départ d’Issa, les ventes ont chuté ! de 25000 à 5000 exemplaires ! Nous, on se débrouille comme on peut, et on attend que ça passe. Peut-être qu’après les présidentielles, si ça redevient calme, on aura à  nouveau droit à un journal indépendant. Le site a été hacké il y a peu. On continue à écrire, pour sauver le Dostour, pour le garder en vie ! On veut récupérer notre maison…

Ici, parfois on n’a pas trop le choix. Certains des journalistes sont restés à contrecœur, ceux qui ont charge de famille.

L'une des affiches de la façade du syndicat. "Aux journalistes qui ont vendu leur conscience : du sang coule de vos stylos."

Quelle était la position politique du Dostour ?

Lors des campagnes, il donnait équitablement la parole à tout le monde, y compris aux Frères musulmans. Il soutenait les membres de l’opposition qui en avaient besoin. Il a contribué à faire connaître El Baradei et a défendu Ayman Nour contre les charges qui l’ont accablé après son succès aux présidentielles.

Comment comprenez-vous l’intervention du Wafd ?

Les interprétations vont bon train sur la « trahison » du Wafd. Peut-être espérait-il s’attirer les bonnes grâces du pouvoir et devenir un groupe d’opposition influent à l’occasion des législatives du mois de novembre ?

Sayyed el Badawi, le grand homme, va lutter pour la succession du royaume.

L’opposition est au plus bas en ce moment. Ayman Nour (du Ghad, il avait eu 8% des voix lors des présidentielles de 2005) est mort politiquement.

Ensuite, notre guide, qui brûlait manifestement de parler plus précisément de politique, a laissé libre cours à son dépit. “Ce pays est devenu le royaume de Moubarak. La force règle tout, économie, religion, politique, la police s’occupe de tout. Et l’Egypte n’a plus de poids même dans les conflits régionaux.  Nous rêvons d’un système démocratique, comme aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne… en France (rajoute-t-il avec un sourire, sachant ma nationalité)…mais pas comme en Italie !”

A gauche, un slogan: Nos stylos plus forts que leurs armes. Signé : Les jeunes de Justice et liberté. A droite, une petite affiche de soutien à Youssef Chaaban.

Côté droit de la façade du Syndicat. A gauche, la banderole verticale porte : Nous ne garderons pas le silence sur la collaboration du Conseil général des journalistes à l’assassinat du Dostour. A droite, d’autres feuilles sur le même sujet et pour la libération d’un journaliste.

Leave a comment

Filed under élections, liberté de la presse, opposition, Wafd

“Le bureau de vote ? Pour quoi faire ?”

Le suspense dans les élections législatives égyptiennes actuelles est presque inexistant, et ce n’est un secret pour personne ici en Egypte.  C’est le PND, le Parti national démocratique, celui du Président Hosni Moubarak qui est en place depuis bientôt 30 ans, qui va l’emporter. Le premier tour a vu une victoire écrasante des candidats présentés par le PND. Rares sont les localités où ils sont en ballottage avec des candidats de l’opposition.  Corollaire évident, le taux de participation est très faible, vraisemblablement inférieur à 10%. Les Frères musulmans ont indiqué mercredi qu’il renoncaient à participer au second tour, en signe de protestation contre la fraude électorale, le Wafd a fait pareil le jeudi, et la base du Tagammu réclame la même chose à la direction du parti. Le parti gouvernemental s’indigne de ce retrait et la Commission électorale menace de ne pas le reconnaître.

  • Victoire écrasante du parti gouvernemental

Le premier tour des législatives égyptiennes a eu lieu dimanche 27, le second tour de scrutin aura lieu une semaine plus tard, le 5 décembre. Le décompte des voix est officiellement terminé le mardi. Les candidats du PND l’auraient pour l’instant emporté dans une centaine de districts, l’opposition dans 6 seulement. Dans le Parlement précédent, pour lequel les élections, en 2005, avaient paru un pas vers la démocratisation, les Frères musulmans composaient le plus grand groupe d’opposition, avec 88 sièges. Cette fois-ci, ils n’ont rien gagné au premier tour, mais ils avaient 27 candidats au second.  Les autres indépendants, majoritairement “indépendants d’accord avec les principes du gouvernement”,  gardent 140 candidats en lice. Le Wafd en présenterait 4 et le Tagammu 6. Ces chiffres sont ceux donnés par le journal Al-Ahram, détenu par l’Etat.

  • Désertification des bureaux de vote

L’abstentionnisme des Egyptiens ne s’accompagne pas vraiment d’une position militante. S’ils ne sont pas allés voter, lorsqu’on les interroge, c’est par lassitude et désintérêt, « parce que ces élections ne sont que pour la forme », comme le formule un jeune homme désabusé. Ils ne pensent pas que la très faible participation réussira à faire passer un quelconque message au gouvernement. Un professeur d’une trentaine d’années, qui n’est pas allé voter cette année, nous a confié être allé voter avec enthousiasme en 2005 : « c’étaient les élections les plus libres depuis longtemps, mais cette année c’est une mascarade. La politique égyptienne, c’est un vieux film répétitif, ennuyeux, très ennuyeux ».

Deux femmes originaires de Giza avouent jovialement n’être pas allées voter parce que le candidat leur convenait. Elles savaient qu’il serait élu, mais elles ont de la sympathie pour lui, parce qu’il donne  à manger aux pauvres, qu’il a fait construire un hôpital, etc. Et puis, sur un ton fataliste, elles disent en souriant qu’il y a des gens bien et des gens mauvais partout. « Moubarak est très bien mais il est entouré d’incapables et de corrompus », d’après la plus âgée. Cette loyauté presque féodale ne laisse pas d’étonner, quand on sait l’attitude générale-critique- des Egyptiens à l’égard du gouvernement en général et du Président.

  • La politique égyptienne, un mauvais film

Malgré les démentis du PND et de la  Commission électorale appointée par le gouvernement, ces élections ont eu leur lot d’achat de voix jusqu’au seuil des bureaux de vote, d’intimidation des candidats et des électeurs de l’opposition par la violence, de bourrage d’urnes et de décompte approximatif. Il y aurait eu 16 morts et une centaine de blessés dans des violences liées aux élections.

Les Cairotes que nous avons interrogés semblent très pessimistes quant aux élections présidentielles de l’année prochaine. Ils les imaginent identiques aux précédentes, le candidat présenté par le parti au pouvoir et soutenu par l’armée étant sûr de gagner. Celles de 2005, après un assouplissement de la répression de l’opposition, et avec la présence d’observateurs internationaux, avaient laissé espérer une amélioration, mais cette année balaie cet espoir.

Il existe aussi des Egyptiens qui estiment que les élections se déroulaient normalement.

D’autres nous ont indiqué que la présence d’observateurs internationaux, réclamée par de nombreux pays, n’était pas  souhaitable : « c’est une question nationale, qu’on doit résoudre ensemble, pas avec des étrangers ».

Les Egyptiens qui ont quand même tenu à aller voter sont les partisans du PND, il y en a, les activistes de l’opposition et ceux qui ont eu le temps et la motivation, en ce jour de semaine, d’aller voter, et enfin bien sûr, tous ceux dont la voix a été achetée.

  • Elections Potemkine

Bulletin de vote. De droite à gauche: noms des candidats, catégorie (ouvriers, paysans, ou autres), symbole, et cases à cocher. Les petits symboles sont destinés à la nombreuse population analphabète.

Dans un bureau de vote d’un quartier populaire du Caire où nous sommes rentrés pour voir, se tenait une foule d’hommes dans la cour de l’école et dans les couloirs. Ils nous ont été présentés comme des observateurs locaux, garants de la transparence du vote dans ce bureau. Ils ne portaient pas de badge indiquant la raison de leur présence sur les lieux. Il n’y avait pas un seul électeur dans toute l’école. Les immenses urnes étaient presque vides, à 18h, une heure seulement avant la fermeture du bureau. L’isoloir consistait en un rideau assez court tendu à un angle de la pièce, au-dessus d’une table, et couvrant tout juste la tête et les épaules de l’électeur.

Un Cairote nous a indiqué qu’il était inscrit sur les listes électorales de son lieu de naissance, où il n’avait pas eu le temps de se rendre parce qu’il travaillait, et que par ailleurs, la perspective de perdre une journée de travail pour voter dans une élection réglée d’avance, et aller risquer un mauvais coup –son district est connu pour être favorable aux Frères musulmans- ne l’enchantait guère. Il a également insisté sur le clientélisme des élections: la plupart de ceux qui vont voter sont motivés par la promesse d’une aide quelconque, d’un emploi, ou par la somme reçue -150 £E dans son district, il l’a vu lui-même.

Une autre, électrice en puissance, n’a pas réussi à atteindre l’urne. Dimanche matin, dans son arrondissement, elle croise des policiers et leur demande où se situe le bureau de vote. « Pour quoi faire ? » s’entend-elle répondre. Après avoir répondu, fort logiquement, « pour aller voter », et avoir enfin obtenu les renseignements demandés, elle entre dans l’école transformée en bureau de vote, montre sa carte d’identité et se dirige vers les salles, lorsqu’on lui demande si elle est du PND. Ayant répondu que non, elle se voit alors signifier l’impossibilité de voter sur place, car elle doit voter à l’endroit où elle est recensée, sur son lieu de naissance.

L’étouffement de l’opposition en vue de l’élection présidentielle de l’année prochaine pourrait bien produire l’effet inverse de celui qu’espère le gouvernement. Pouvoir envoyer quelques opposants au Parlement constituait une soupape de sécurité.

En effet, jusqu’à présent, les Frères musulmans prônaient la participation pacifique et active à la vie politique du pays. Après l’échec total du premier tour, Mohamed Badie, guide suprême de la Confrérie, a annoncé qu’il envisageait de demander à ses candidats de boycotter le second tour.

[banalités du micro-trottoir] Dans la rue, beaucoup de mécontents du gouvernement disent que les Egyptiens sont un peuple conciliant et qui sait se contenter de peu, mais que sa patience a des limites et que la population risque de ne pas rester calme indéfiniment. Bien sûr,  une meilleure éducation et l’élévation du niveau de vie régleraient pacifiquement le problème et emmèneraient le pays vers une démocratie à l’occidentale mais le processus sera lent, déplorent-ils.

Pour prendre le pouls de la façon dont les Egyptiens critiquent leurs élections, on peut lire cet article d’Al Masry Al youm (« l’Egyptien aujourd’hui ») quotidien indépendant, et ce post d’un blogueuse égyptienne, ou encore cette interview amusante d’un fabricant d’affiches électorales.

Leave a comment

Filed under élections, Egypte

Qui se présente aux élections législatives en novembre en Egypte?

Affiches dans l'arrondissement cairote de Qasr-el-Nil

Chacun des 254 districts électoraux envoie deux députés au Parlement. Il y a ainsi deux catégories : celle des ouvriers et paysans (le niveau scolaire de leurs représentants ne doit pas dépasser le niveau lycée) et celle des « autres classes ». 64 sièges sont réservés d’office aux femmes, dans un esprit de discrimination positive. Il y aura deux élues par grande région, mais le public se désintéresse de ce scrutin présentant des candidates trop éloignées de son quotidien. Le gouvernement aura donc tout loisir de placer ses représentantes.

Les candidats à ces élections viennent soit du PND, soit du parti d’opposition modérée (libéral) le Néo-Wafd, soit du Tagammu (le Parti National Progressiste Unioniste, parti « socialiste » regroupant essentiellement d’anciens marxistes et nassériens), soit du Parti Nassérien, soit enfin des indépendants, ensemble divers mais très important. Parmi les indépendants on trouve les Frères musulmans, officiellement bannis (un parti politique ne peut normalement pas se revendiquer d’une religion) mais tolérés dans les faits, qui candidatent pour un tiers des sièges. Ils ont obtenu aux dernières législatives 88 sièges, ce qui est le plus beau score de l’opposition. On trouve aussi les « indépendants sur les principes du PND ».  Ils fournissent une échappatoire au mécontentement populaire contre le gouvernement, mais en définitive ils viennent grossir les rangs du PND au Parlement.

Le vote d’opinion est très minoritaire aux législatives. Les électeurs soutiennent le candidat qui, à leur avis, a fait le plus de bien à leur district. Sans parler de ceux dont la voix est purement et simplement achetée.  Les candidats qui perdent sont ceux qui ne font pas de clientélisme, ceux dont l’offre est exclusivement politique.

Certains leaders importants de l’opposition boycottent ces élections. L’opposition est divisée et ne sait pas quel mot d’ordre suivre.

Un boycott total serait susceptible de produire un électrochoc sur le gouvernement, pensent les optimistes.

Le parti Al-Ghad (“demain”) se tient  à l’écart. Il avait brillamment réussi lors des présidentielles de 2005 (8%). Son leader d’alors, Ayamn Nour, a depuis été traduit en justice et emprisonné sur de douteuses accusations de fraude. Les bureaux du Ghad dans le centre du Caire ont été brûlés en novembre de l’année dernière. Les partisans de Nour pensent que les services de sécurité sont derrière cet incendie.

L’Association Nationale pour le Changement, organisée par Mohamad El Baradei et qui rassemble des mouvements d’opposition comme Kifaya (« ça suffit »), n’a pas présenté de candidats.

Quelques photos de la campagne dans les rues du Caire :

Les petits symboles que vous voyez sont destinés à la nombreuse population analphabète. Les petits dessins figurent sur les bulletins de vote, représentés à côté du nom du candidat. Le vote s’effectue en cochant une case.

L’analphabétisme est encore très important en Egypte. Il est d’environ 35%, mais est largement plus important chez la population féminine.

Le croissant et le chameau, par exemple, ont été choisis par le PND. Le croissant est utilisé par représentants des « autres classes » et le chameau par ceux des « ouvriers et paysans ». Le téléphone, mobile ou portable, est aussi utilisé par les « ouvriers et paysans ».

en haut à droite, un verset du Coran: "Si Dieu vous donne la victoire, personne ne peut vous défaire." Il ne s'agit pas d'un candidat Frère musulman.

"Construisons ensemble, hommes et femmes" C'est une candidate du PND pour l'un des sièges réservés aux femmes.

Leave a comment

Filed under analphabétisme, élections, Egypte, partis politiques