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Blogueurs et journalistes égyptiens, soyez pro-Tantawi et taisez-vous!

Par Nadéra Bouazza

Alaa Abd el Fattah a écrit une nouvelle lettre, que vous pouvez lire traduite en anglais ici. Le blogueur, arrêté le 31 octobre dernier et condamné à 15 jours de détentions par les tribunaux militaires, croupit encore en prison. On l’accuse d’avoir encouragé des actes de violences lors de la marche copte du samedi 9 octobre, autrement appelé Bloody Sunday. Or les images de cette nuit meurtrière accusent l’armée et ses chars, fonçant sur les manifestants.

L’emprisonnement d’Alaa Abd el Fattah est un autre symptôme de la division grandissante entre les activistes et l’armée qui leur a semblé un temps providentielle. L’animosité réciproque grandit entre  les forces armée et les partisans de la Révolution : ces derniers considèrent de plus en plus l’armée au pouvoir comme partie intégrante du régime qu’ils ont tenté d’abattre.

En sept jours de détention, le blogueur et ses proches ont largement communiqué. Une manifestation était organisée au Caire, trois jours après son arrestation. Sur la Toile, le hashtag  #FreeAlaa permet de suivre son actualité et réclamer sa libération.

Dans cette deuxième lettre, datée du 3 novembre et publiée sur son blog le 5, Alaa évoque son transfert à la prison de Tora et les conditions difficiles de sa détention, de la promiscuité des cellules aux conséquences morales de l’enfermement. Il raconte avoir jeûné cinq jours pour éviter de se rendre aux toilettes, dont aucune porte ne fermait l’accès. «Je ne savais pas comment être un homme dans mon état, même si des milliers sont soumis à des conditions semblables ou pires. Je n’ai eu qu’un avant-goût des atrocités de la prison militaire ou des tortures affligés», raconte-t-il.

Prison ou rétractation

Les officiers insultaient tout prisonnier essayant de rentrer en contact avec le blogueur. Il quitte donc cette prison pour une cellule plus grande à Tora.

Il refuse l’offre du Conseil suprême des forces armées, sa liberté contre le silence. Il gagnait sa liberté si et seulement si il arrêtait de critiquer l’armée. Mais le blogueur ne veut pas de cette liberté au rabais : «Comment pourrais-je encore regarder mes parents en face  si j’avais accepté l’offre?» écrit-il.

Sa mère a d’ailleurs commencé une grève de la faim pour protester contre l’emprisonnement de son fils.

Depuis son arrivée au pouvoir, l’armée enferme toute personne qui ose critiquer sa légitimité et son action aux plus hautes fonctions de l’Etat égyptien. Alaa Abd el Fattah n’est qu’un exemple parmi d’autres arrestations arbitraires et de maltraitances, parfois mortelles.

Toutes les violences dans lesquelles l’armée a été impliquée sont encore en cours d’investigation, même si cela fait des mois (par exemple, 9 mars, 9 avril…) Le cas suivant est encore en cours d’examen/ d’étouffement. Dans la nuit du 27 octobre dernier, un autre événement s’est ajouté à la longue liste des méfaits de la police : un jeune Egyptien de 24 ans est mort dans un hôpital du Caire, à cause, d’après les premiers rapports et le réseau des activistes, de tortures infligées en prison par ses geôliers.  Essam Ali Atta Ali a succombé à ses blessures, d’après les rapports officiels « après avoir subi une baisse importante de la pression artérielle et une insuffisance cardiaque ».

Le muselage de la télévision égyptienne et de ses journalistes.

Les blogueurs chevelus ne sont pas les seuls à être dans la ligne de mire du Conseil suprême des forces armées. Les médias et principalement la télévision, car elle reste le média le plus influent dans la société égyptienne, subissent un diktat du pouvoir militaire.

«Moubarak est parti et rien n’a changé. J’ai des amis qui ont participé à la révolution et qui regrettent aujourd’hui. Les rues du Caire ne sont pas sûres. Le ministre de l’Intérieur ne fait rien pour assurer la sécurité et les profits reviennent directement aux militaires!», nous confie Mohammed, un jeune pharmacien égyptien en visite à Paris.

De jeunes Egyptiens manifestaient contre les tribunaux militaires, samedi dernier, à Londres, où ils résident en ce moment. Après avoir rangé les banderoles, ils parlent de la situation dans leur pays, où ils comptent bien rentrer fin novembre pour pouvoir voter.

« L’armée et le peuple avaient le même but en février, empêcher Gamal Moubarak de succéder à son père… mais maintenant, l’union est terminée, l’écart se creuse. On veut la liberté d’expression, des médias indépendants, et une justice civile, et un gouvernement civil… » « Ils ne voient pas le problème, parce qu’ils SONT le problème » « On n’était qu’une trentaine, alors qu’en février il y avait bien des milliers d’Egyptiens qui manifestaient à Londres… c’est comme là-bas, les gens n’ont pas l’énergie pour continuer à se battre… » « Et le Conseil suprême des forces armées en profite pour nous avoir… tu as vu les principes constitutionnels qu’ils voulaient faire passer ?!? »

A de nombreuses reprises au cours de l’année, les bureaux et les journalistes de différentes télévisions, Al-Jazeera notamment, mais aussi OnTV, TV25, et Al-Hurra, ont été inquiétés. Les deux derniers journalistes à avoir subi ces pressions, Yosri Fouda and Ibrahim Issa, deux figures célèbres, ont été menacés et censurés après leur couverture des manifestations coptes le 9 octobre 2011. La pression est telle que Yosri Fouda a décidé de suspendre son émission Akhir Kalam, le dernier mot. Par respect pour sa profession, il préfère se retirer que mentir.

«Ceci est ma forme d’auto-censure. J’ai le choix entre dire la vérité ou ne rien dire du tout. Cette action est un cri, poussé par amour pour mon pays et visant au bien commun»,  confie le journaliste au site Alakhbar.

A trois semaines des élections législatives, les médias seraient censés jouer un rôle crucial dans le débat, or ils ne semblent pas très libres.

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Où donc va la “transformation démocratique” égyptienne ?

Le ministre Ali El-Selmy, chargé de portefeuille du Développement politique et de la Transformation démocratique, est en train de décevoir fortement malgré son titre ronflant. Il y a deux jours, il a proposé des principes supra-constitutionnels qui donnaient des pouvoirs considérables au Conseil suprême des forces armées, et aujourd’hui, jeudi 3 novembre, il a constitué le Conseil suprême de la Presse sans beaucoup de journalistes indépendants.

Ali El-Selmy est aussi détenteur du portefeuille de l’investissement et des affaires publiques et deuxième vice-Premier Ministre. Il est au pouvoir depuis le remaniement ministériel de juillet dernier, qui avait eu lieu après d‘intenses manifestations contre l’apparente complicité du gouvernement actuel avec les criminels du régime précédent. Son travail est tout sauf  facile, mais les résultats laissent apparemment les Egyptiens dubitatifs.

Ali El Selmy, (c) Yom7 website

Principes supra-constitutionnels

La discussion sur ces principes est un serpent de mer. Aucun accord n’a été atteint depuis des mois sur un texte destiné à chapeauter la Constitution qui devra être rédigée l’année prochaine. Ces négociations entre le gouvernement et les forces politiques sont  dûes principalement à la crainte d’une Constitution rédigée par un Parlement élu majoritairement religieux, ou majoritairement composé de membres du régime précédent. De cette crainte avait surgi le mouvement pour “la Constitution d’abord” (c’est-à-dire, avant les élections, ce qui va à l’encontre du calendrier voté en mars par référendum).

Le texte proposé le mardi 1er novembre a fait bondir les nombreuses forces politiques qui devaient l’approuver. Devant l’indignation générale, le gouvernement a reculé jeudi 3 novembre et amendé deux articles.

L’article 9, selon Ahram online, indiquait que seules les forces armées ont le droit de discuter des affaires qu’elles gèrent, de leur budget et de la législation qui les touche. La modification consiste en la disparition de “seulement”.

L’article 10, qui créait un Conseil de défense nationale chargé d’assurer la protection du Président, s’est vu adjoindre une clause spécifiant qu’il supervisera le budget des forces armées.

L’article qui stipulait que le pouvoir reviendrait au Conseil des Forces armées si la Constitution n’était pas écrite en six mois, et que la Constitution devrait être soumise à l’approbation du Conseil, a été supprimé.

Un article concernant la recrutement des membres de l’Assemblée constituante a aussi été modifié, de sorte que le Premier Ministre actuel et les Forces armées y aient moins de poids, et afin que les femmes y soient plus nombreuses.

Conseil suprême de la Presse

Cela fait des mois que les manifestations réclament une presse indépendante, et un organe indépendant pour la superviser, à défaut de la suppression d’un tel organe. A chaque fois que les récits des manifestants contredisent la version officielle, et que ces récits n’apparaissent que dans les médias d’opposition, dont l’audience n’est pas énorme, ce besoin se fait sentir cruellement. Aujourd’hui, le Conseil Suprême de la Presse, créé par Moubarak, est toujours en place, et ses membres viennent seulement d’être changés… ils sont maintenant principalement les rédacteurs en chef des médias d’Etat, d’après Al Masry Al Youm. Ce conseil de la presse promet d’avoir un regard critique…

Ali El-Selmy

Le poste a ete cree en juillet pour lui. En tant qu’ancien premier ministre du cabinet fantôme du Wafd, Ali El-Selmy peut être considéré comme une figure d’opposition ou comme un homme d’ancien régime, suivant la façon dont on considère le Wafd. La réputation de ce parti s’est largement ternie à diverses occasions, par exemple lors de l’affaire du journal d’opposition Dostour, du trublion Ibrahim Eissa: le journal avait été décapité à l’automne 2010, grâce à un conseil d’administration très lié au Président du Wafd. (lire l’histoire entière ici). Plus récemment, le journal du Parti (du même nom, le Wafd) ne prenait guère le chemin du sérieux: les titres incendiaires et les rumeurs -sur les “baltageyya” pullulaient.

Le Wafd et le Tagammu, deux des plus anciens partis égyptiens, ont accepté la version tant critiquée des principes supra-constitutionnels. Ils ont en effet l’habitude d’approuver ce que fait le gouvernement de transition. Cela, plus leur grande inefficacité sous Moubarak, leur vaut une certaine méfiance et l’accusation de complicité avec les “felool” (les anciens du PND de Moubarak).

A l’issue de la réunion d’aujourd’hui, Ali El-Selmy a indiqué que les partis qui refusaient de participer aux discussions (les partis des Frères musulmans et des salafistes, principalement) avaient un comportement non démocratique. Il a également indiqué que tous ceux qui l’accusaient injustement seraient poursuivis.

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A qui profite le crime ?

Que l’armée ait eu intérêt à susciter ces violences est assez invraisemblable. Il serait bien plus logique qu’elle cherche à profiter de la confiance du public  pour conserver sa position et ses privilèges de garant de la nation. Pourquoi, en effet, souhaiterait-elle montrer au peuple qu’elle ne le défend pas, mais l’attaque ? Pourtant, cette question n’est valable que si, réellement, la majorité des Egyptiens se met à accuser l’armée d’avoir attaqué les Coptes, ce qui n’est peut-être pas être le cas. Ce qui n’empêche pas les tensions interreligieuses d’exister, malheureusement.

L’armée dispose d’un énorme capital de confiance et de vénération de la part du peuple égyptien, pour plusieurs raisons. Les guerres ont soudé le pays autour de l’armée. La propagande officielle n’a jamais été avare de l’image du soldat sauvant la nation, de défilés, de glorification de la guerre d’octobre –certainement parce que le pouvoir était détenu/ est détenu/ par des militaires. Enfin, pendant le soulèvement de janvier/ février, l’armée a soutenu la révolution, en ne l’attaquant pas, et en conseillant à Moubarak de partir.

Pourquoi certains activistes pensent-ils à une manipulation de l’armée?

La thèse de l’armée cherchant à susciter la violence et le chaos repose sur l’idée toute simple que l’armée et la police spéciale resteront au pouvoir tant que la loi d’état d’urgence restera en place, et que cette loi restera tant que la situation paraîtra dangereuse. C’est cette idée qui est principalement mise en avant par les activistes hostiles au régime militaire.

L’état d’urgence était censé disparaitre le 30 septembre dernier. Mais les événements d’août à l’ambassade israélienne (prise par des manifestants qui n’ont pas eu grande difficulté pour ce faire – certes il y a eu des arrestations après coup) ont permis de renouveler l’état d’urgence sans évoquer de fin.

Implication des anciens du régime Moubarak ?

On a une autre hypothèse, la thèse des foloul, c’est-à-dire des « restes » du régime de Moubarak. C’est une explication donnée par les média officiels, et par les Frères musulmans.

En cherchant à diviser le peuple et l’armée, ils discréditeraient la Révolution et regagneraient leur capital sympathie.

Cela dit, comment peuvent-ils espérer revenir? Les anciens candidats du PND (Parti National Démocratique, parti de Moubarak, dissous) n’auront même pas le droit de se présenter aux prochaines élections… Du moins c’est ce qui ressortait de l’amendement voté cette semaine, après beaucoup d’agitation, qui interdisait aux indépendants de se présenter, en établissant un scrutin seulement de liste : et tous ces candidats se seraient présentés comme indépendants, n’ayant pas encore reformé de grand parti.

Cependant, l’ouverture des inscriptions aux candidats aux élections législatives, ce mercredi, a vu des anciens membres du PND réussir à s’inscrire. Un magnat de la santé, nommé secrétaire général du PND dans les derniers jours du régime Moubarak parce qu’il était considéré comme un progressiste, Hossam Badrawi, avait déjà le 20 septembre fait reconnaître officiellement son parti (Ittihad- Unité).

Il faut aussi évoquer la thèse d’un complot de l’étranger concoté par, au hasard, et pêle-mêle: Etats-Unis, Iran, Israël, Arabie saoudite, etc. pour déstabiliser l’Egypte.

De vraies tensions interreligieuses

Il est néanmoins indéniable que la tension croît entre musulmans et chrétiens dans les quartiers/villages pauvres et peu éduqués. Il n’est même pas besoin d’aller jusqu’au risque de guerre civile évoquée par les adeptes des théories du complot,à savoir que les anti-coptes sont des salafistes manipulés par l’Arabie saoudite et que les Coptes violents cherchent à faire envahir l’Egypte par des puissances étrangères pour les protéger. L’égalité des chances est loin d’être respectée partout. Les brimades et les insultes envers les chrétiens sont monnaie courante dans certains endroits.  Il est vrai que les attaques envers les Coptes ne sont pas restées verbales. Des Coptes ont été tués parce que Coptes, sous Moubarak et depuis la Révolution. La construction ou la rénovation d’églises, dans le Sud de l’Egypte et dans les quartiers pauvres, reste une source de tensions: elle doit être autorisée par les les autorités locales, qui bien souvent refusent, de crainte d’irriter la population, ou, comme on l’a vu à Marynab, même avec autorisation, la population peut s’enflammer. Les rumeurs de complot, de Coptes retenant des chrétiennes converties à l’islam prisonnières dans des églises circulent aussi.  Il est vrai aussi que certains jeunes Coptes se sont radicalisés. La crispation de certains membres de la communauté musulmane est peut-être à mettre sur le compte d’une radicalisation  de l’islam de ceux qui regardent vers le Golfe, soit parce qu’ils en reviennent (ayant émigré à cause du chômage en Egypte), soit par effet de mode; ou encore sur le processus classique du bouc émissaire (la situation économique n’étant pas brillante pour une grande partie de la population, pourquoi ne pas blâmer la minorité); ou encore sur la participation active de la propagande d’Etat hier, et peut-être encore aujourd’hui, prompte à donner de l’importance à des affrontements interreligieux pour détourner l’opinion de l’absence de liberté politique.

Lorsque les Coptes ont protesté cette semaine, certes des musulmans les ont accompagnés,, certes tous ont pleuré pour les morts,  certes des salafistes ont ensuite cherché à aider et ont partagé la peine des chrétiens, mais lorsque les marches, avant l’épisode tragique, ont traversé le Caire, la sympathie manquait: c’était une manifestation de plus, qui perturbe le traffic, et pour des revendications qui ne concernent même pas 10% de la population…

Aujourd’hui, la plupart des Egyptiens ont-ils perdu confiance en l’armée?

La question est débattue. On s’échange des anecdotes « mon chauffeur de taxi disait que », « mon neveu a entendu des enfants lui dire que »… A moins d’aller interroger tous les Egyptiens pour savoir ce qu’ils pensent, on ne saura pas ce qu’il en est. Un article d’AlMasry AlYoum pense que les Egyptiens font toujours confiance à l’armée. En tout cas, pour le moment, pas de deuxième 25 janvier en vue. Evidemment, décider de s’en prendre à l’armée n’est pas la perspective la plus réjouissante qui soit pour les manifestants pacifistes de janvier, surtout quand on a à l’esprit ce qui se passe en Libye, en Syrie ou dans le Golfe.

Un mystère reste la raison pour laquelle les Egyptiens ne sont pas plus nombreux à réaliser qu’ils sont manipulés par la télévision d’Etat et qu’ils pourraient regarder autre chose (beaucoup n’aiment pas ONTV parce que c’est Sawiris -copte- qui l’a fondée, et qu’il a souvent eu des propos malheureux sur les musulmans, mais il y en a d’autres: Al Jazeera, Al Hurra, TV25 ….). Certes ces chaînes sont privées mais les paraboles fleurissent partout, au moins dans les villes.

La vidéo suivante est le programme de 5 heures du mardi 12, d’une chaine de télévision égyptienne, Al Masriya: on interviewe divers passants sur ce qui s’est passé a Maspero. Tous indiquent croire a la culpabilité d’agresseurs “étrangers”, “venus de l’extérieur”. Ils répètent que les Musulmans et les Chrétiens sont “une seule main”.

L’armée proteste de son innocence

Dans une conférence de presse, mercredi 12 octobre, le Conseil suprême des forces armées laisse entendre que les manifestants coptes avaient l’intention de faire dégénérer l’événement, et affirment que l’armée n’a pas pu tirer sur les manifestants à balles réelles, et que des soldats ont bien été tués, contrairement au démenti apporté hier. Néanmoins, les funérailles de ces soldats sont secrètes et leurs noms ne seront pas dévoilés, “pour ne pas briser le moral de l’armée”…

Que l’armée ait initié ou non les attaques meurtrières n’est au fond que secondaire : n’aurait-elle pas pu protéger les manifestants, si elle n’était pas son assaillant ?

Il est possible que, les victimes étant Coptes, les soldats se soient dit que ce n’était pas bien grave, habitués qu’ils sont au discours sur les violences interconfessionnelles manipulées de l’étranger.

En outre, les manifestants coptes avaient fortement chatouillé le sentiment corporatiste des soldats les jours et les mois précédents : ils avaient déposé une plainte contre l’armée pour le passage à tabac qui a eu lieu quelques jours plus tôt, et cela faisait des mois qu’ils disaient à bas le moushir… Lors des funérailles des morts de Maspero, lundi soir, la foule (majoritairement des Coptes, mais beaucoup de musulmans) scandait aussi « A bas le Maréchal ! A bas Tantawi ! ».

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Quelles mesures sensées le gouvernement a-t-il prises ?

Après les affrontements du dimanche 9 octobre entre l’armée, des civils armés et des Coptes, la question de la discrimination et de la violence pour motif religieux revient sur le devant de la scène.

Dès lundi, le gouvernement voit dans les récents événements le résultat d’un complot et annonce, après une réunion, (transcript officiel) qu’une enquête sera ouverte et les responsables punis (qu’ils soient des salafistes, des hommes de main payés par des dignitaires du régime déchu, ou qui que ce soit d’autre).

Une enquête est aussi ouverte pour découvrir les responsables des troubles à Marynab.

Une commission est mise au place pour aider au dialogue intercommunautaire.

Une loi qui doit être votée de manière imminente depuis cinq ans est remise à l’ordre du jour. Il s’agit de la « légalisation des lieux de culte illégaux ». Cette loi a déjà été plusieurs fois sur le point d’être votée depuis la démission de Moubarak.

 

Enfin, un nouvel article est envisagé pour le Code Pénal, une « loi d’égalité » : il s’agit d’interdire plus sévèrement la discrimination basée sur le genre, la race, la langue ou la religion. Les peines peuvent aller jusqu’à une peine de prison ou une amende de 30 ou 50 000 livres égyptiennes. Cet article attendait l’approbation du Conseil suprême des forces armées depuis déjà deux mois.

Mardi, le Ministre de l’économie, Hazem alBeblawi, annonce sa démission. Il a, dit-il, les mains liées dans son Ministère, et ne put faire aucune réforme économique, et celles qui sont passées ne lui plaisent pas, et le traitement de la manifestation des Coptes ne lui donne pas envie de continuer avec ce gouvernement. Mais après un entretien d’une demi-heure avec le Maréchal Tantawy, chef du Conseil suprême des forces armées, il reprend sa démission. Des rumeurs de démission du gouvernement ont circulé aussi.
Ce n’est pas la première fois que les ministres semblent débordés par les catastrophes de la rue, par le traitement de la situation par l’armée, et  par la couverture médiatique desdits événements. Comme à chaque fois, le Conseil suprême des forces armées leur conseille gentiment de prendre sur eux.

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La propagande d’Etat

Dimanche 9 octobre, lors des affrontements qui ont conduit à la mort de presque une trentaine de manifestants Coptes, les télévisions d’Etat et les télévisions privées avaient un discours bien différent. Tandis que la version officielle accusait les Coptes d’attaquer l’armée, les chaînes privées offraient une couverture plus nuancée.

Le résultat ?

Poussés par la propagande d’Etat, des hommes sont descendus dans la rue pour apprendre aux Chrétiens à attaquer la glorieuse et bienveillante armée, et ont ainsi terrorisé, par exemple, la place Tahrir.

« les manifestants coptes jettent des pierres sur les policiers et soldats charges de la protection du bâtiment Maspero »

Certaines chaînes privées, comme Al-Hurra (chaîne américaine en arabe), ou OnTV (chaîne privée indépendante), ou TV25 (chaîne née après la Révolution, tirant son nom du soulèvement du 25 janvier), ont été menacées par des raids de la police militaire qui souhaitait empêcher la diffusion en direct des événements.

Les bureaux de la chaîne de télévision “25 janvier” ont fermé pendant 11 jours, en signe de protestation contre l’intrusion des forces armées dans le bâtiment le 9 octobre. Des Coptes y auraient  en effet trouvé refuge, pourchassés par des soldats. L’armée avait fini par quitter les lieux sans les avoir trouvés. La plupart des journalistes, sur le moment, ignoraient ces circonstances.

Le présentateur d’Al-Hurra argumente dans cette vidéo pour qu’on le laisse continuer à diffuser : ” je suis Egyptien ! je suis avec vous ! calmez-vous. C’est bon, ça suffit”

Dans la vidéo suivante, on entend la présentatrice de Al Masriya (l’Egyptienne), dire que : « il y a plus de 3 morts et 10 blessés parmi les soldats, et non pas par les israéliens mais par des fils de notre pays ! » « ils ont attaqué cette même armée qui nous a protégés pendant la révolution »

Dans cette vidéo, extraite d’un reportage d’une autre chaîne d’Etat, Al Awla (la première), on entend le dernier soldat dire « ils nous ont frappé, ils nous ont tiré dessus, les Chrétiens, fils de chiens ».

Le Premier Ministre fait une déclaration dans la nuit de dimanche à lundi. Il ne dit pas grand-chose, hormis que l’Egypte est en danger et qu’il faut se méfier d’un complot extérieur.
Le lendemain, le lundi, la même version est reprise : des mains invisibles ont fomenté les troubles intercommunautaires, puis ont attaqué les Coptes. L’armée n’y est pour rien.

Mardi, le ministre de l’Information, Osama Heikal, pas le moins du monde ébranlé, déclare que les chaînes de télévision d’Etat ne sont pour rien dans la désinformation. Il pense que la couverture des événements par les médias d’Etat était impartiale, assure qu’il va demander une enquête, et qu’il présentera des excuses s’il y a lieu.

Il avertit aussi que toute personne répandant des rumeurs sur la télévision d’Etat aura à répondre de ses actes. Il vise tous les activistes et journalistes qui ont été outrés par la couverture officielle des événements, car, selon eux, elle incitait la population à descendre attaquer les Coptes pour « protéger » l’armée.

Comme d’habitude, les responsables de ce chaos sont, pour les officiels, des agents de l’étranger, ou bien des « foloul », c’est-à-dire des restes du régime de Moubarak, qui cherchent à diviser le peuple et l’armée. Pour prévenir cette division de la nation, la télévision d’Etat diffusait aujourd’hui abondamment des images de l’armée victorieuse dans la guerre d’octobre.

Pour expliquer pourquoi les Coptes sont persécutés, la doxa officielle fait aussi appel à la menace salafiste, censément grassement payée par l’Arabie saoudite pour déstabiliser l’Egypte.

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Après Moubarak, la télé marche encore au pas

Par Nadéra Bouazza (contributrice)

Nombre d’Egyptiens redoutent le conservatisme du Conseil suprême des forces armées, notamment envers les médias. La transition déçoit et la lenteur des réformes est imputée à l’armée.

On prend les mêmes et c’est reparti pour un tour? Le Conseil suprême des forces armées, d’abord perçu comme le garant de la révolution égyptienne et des demandes émanant de la place Tahrir, est dorénavant la cible de vives critiques. D’autant plus que les méthodes utilisées rappellent étrangement celles utilisées sous l’ère Moubarak, notamment à l’encontre des médias. L’état d’urgence réactivé, les journalistes craignent d’être à nouveau muselés.

 

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La résistance des journalistes du Dostour ou le Journal et le Pantin

Ancien journal d’opposition, nouvelle marionnette du pouvoir, le Dostour a depuis cet automne perdu son indépendance. A gauche, une image de marionnette qui prend exemple sur une pub égyptienne pour un service de Vodafone "appelle-moi s’il te plaît". Ici c’est "manipule-moi s’il te plaît "! A droite, Ibrahim Issa, rédacteur en chef du Dostour, renvoyé, qui dirige maintenant le site internet du journal.

Le Dostour a perdu son indépendance depuis cet automne. Il était le plus important quotidien d’opposition égyptien depuis 2005, année d’un semblant de liberté de la presse. Une grande partie de ses journalistes a déserté les bureaux de la nouvelle direction et a planté sa tente, au sens propre, dans le Syndicat des journalistes.  C’est là qu’ils se retrouvent pour continuer à travailler, et c’est sur le site internet du Dostour qu’ils publient. Le site est toujours entre les mains d’Ibrahim Issa, le rédacteur en chef trublion qui a été renvoyé de l’édition papier.

Sur l'un des murs du hall figure un bout de Une du Dostour: en jaune, cette phrase: est-ce que Moubarak a peur du journal du Dostour?

Le Dostour (Constitution) est né en 1995, à Chypre, pour contourner la répression égyptienne. Après seulement trois ans d’existence, le journal a dû abandonner la partie car il était interdit de diffusion en Egypte. Déjà, le site internet avait pris la relève. En 2005, le journal revient sous la forme d’un hebdomadaire d’opposition à la faveur d’une certaine libéralisation du régime, et devient quotidien l’année d’après. Il est dirigé par Ibrahim Issa. Cette figure du journalisme indépendant égyptien en est à son 11ème journal et tient dorénavant les commandes du site internet du Dostour, rebaptisé “le Vrai Dostour”. Une blague court les rédactions à son sujet : le jour du jugement dernier, après avoir été viré une nouvelle fois du journal précédent, il tiendra à recommencer un journal, même s’il sait qu’il s’arrêtera le soir…

Sur cette affiche scotchée sur une vitre du Syndicat, un policier conseille :"Mon cher citoyen, éloigne-toi de la lecture du Dostour pour ne pas être interrogé. "

Cette année, avec les élections législatives et en prévision des présidentielles de l’année prochaine, où, vraisemblablement, Hosni Moubarak ne se présentera pas, la presse a subi un tour de vis.

En août, le journal a été racheté par un consortium d’investisseurs. En octobre, Ibrahim Issa a été renvoyé de la direction, accusé de « mauvais management ». La raison politique n’a échappé à personne.

Le plus surprenant dans cette affaire, c’est que figurait en bonne place  dans le consortium, Sayyed el-Badawi, figure importante du néo-Wafd, parti d’opposition. Il a donc pris part au renvoi d’Issa. Une cabale a ensuite essayé de discréditer le rédacteur en chef en tentant de le faire passer pour un arriviste corrompu.

Discussion avec un reporter du Dostour, l’un des 75 (sur 120) journalistes à avoir suivi Issa. Il travaille comme journaliste depuis 6 ans et était au Dostour depuis 2 ans et demi.

Ce journaliste et ses collègues, opposés à la nouvelle direction (Reda Edward), ont d’abord fait grève pour protester contre le renvoi d’Issa. Mais la direction a changé d’immeuble, chassant ainsi de fait les journalistes réfractaires. Ils se sont réfugiés au Syndicat des journalistes, assez grand bâtiment dans le centre du Caire, à l’ambiance informelle et détendue. En ce moment, on y trouve surtout des journalistes du Dostour ! Ils discutent et se soutiennent dans le hall, autour de leurs ordinateurs portables et de verres de thé sucré, assis sur des chaises de jardin en plastique blanc. Ils ont planté leur tente, au sens propre et au sens figuré, à l’intérieur de l’immeuble. Sur les murs du grand hall, des articles de leur ancien journal et la photo de leur rédacteur en chef bien-aimé, Ibrahim Issa.

Est-ce que le Syndicat vous soutient?

Non, le Syndicat ne s’implique pas. Des collègues journalistes nous assurent de leur sympathie, mais c’est tout. Le Syndicat est un lieu de l’opposition. Mais la direction est nommée par le gouvernement. Ce n’est pas démocratique du tout. Paradoxalement, l’organisation égyptienne dont le fonctionnement est peut-être le plus démocratique, c’est les Frères musulmans…

La façade du Syndicat des journalistes témoigne de l’activisme de certains de ses membres : banderoles et affiches pour la liberté de la presse y sont accrochées. Deux sujets principaux : la libération des journalistes emprisonnés pour la publication d’opinions malvenues, et l’ "assassinat du Doustour".

Le syndicat, c’est le point de départ d’un certain nombre de manifestations. Pour la libération de journalistes, pour la liberté de la presse ou la liberté politique en général. Des activistes se réunissent parfois sur les marches. De Kifaya, du 6 Octobre… Parfois ils peuvent discuter tranquillement, parfois la police vient les arrêter.

Dans le syndicat, ou ailleurs, on est libre de critiquer le gouvernement. On n’a pas le droit de publier ce qu’on dit, en revanche !

Comment travaillez-vous maintenant, pour le site ?

On travaille pour le site internet du « Vrai Dostour », l’autre, le papier, c’est le faux. Depuis le départ d’Issa, les ventes ont chuté ! de 25000 à 5000 exemplaires ! Nous, on se débrouille comme on peut, et on attend que ça passe. Peut-être qu’après les présidentielles, si ça redevient calme, on aura à  nouveau droit à un journal indépendant. Le site a été hacké il y a peu. On continue à écrire, pour sauver le Dostour, pour le garder en vie ! On veut récupérer notre maison…

Ici, parfois on n’a pas trop le choix. Certains des journalistes sont restés à contrecœur, ceux qui ont charge de famille.

L'une des affiches de la façade du syndicat. "Aux journalistes qui ont vendu leur conscience : du sang coule de vos stylos."

Quelle était la position politique du Dostour ?

Lors des campagnes, il donnait équitablement la parole à tout le monde, y compris aux Frères musulmans. Il soutenait les membres de l’opposition qui en avaient besoin. Il a contribué à faire connaître El Baradei et a défendu Ayman Nour contre les charges qui l’ont accablé après son succès aux présidentielles.

Comment comprenez-vous l’intervention du Wafd ?

Les interprétations vont bon train sur la « trahison » du Wafd. Peut-être espérait-il s’attirer les bonnes grâces du pouvoir et devenir un groupe d’opposition influent à l’occasion des législatives du mois de novembre ?

Sayyed el Badawi, le grand homme, va lutter pour la succession du royaume.

L’opposition est au plus bas en ce moment. Ayman Nour (du Ghad, il avait eu 8% des voix lors des présidentielles de 2005) est mort politiquement.

Ensuite, notre guide, qui brûlait manifestement de parler plus précisément de politique, a laissé libre cours à son dépit. “Ce pays est devenu le royaume de Moubarak. La force règle tout, économie, religion, politique, la police s’occupe de tout. Et l’Egypte n’a plus de poids même dans les conflits régionaux.  Nous rêvons d’un système démocratique, comme aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne… en France (rajoute-t-il avec un sourire, sachant ma nationalité)…mais pas comme en Italie !”

A gauche, un slogan: Nos stylos plus forts que leurs armes. Signé : Les jeunes de Justice et liberté. A droite, une petite affiche de soutien à Youssef Chaaban.

Côté droit de la façade du Syndicat. A gauche, la banderole verticale porte : Nous ne garderons pas le silence sur la collaboration du Conseil général des journalistes à l’assassinat du Dostour. A droite, d’autres feuilles sur le même sujet et pour la libération d’un journaliste.

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