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Où donc va la “transformation démocratique” égyptienne ?

Le ministre Ali El-Selmy, chargé de portefeuille du Développement politique et de la Transformation démocratique, est en train de décevoir fortement malgré son titre ronflant. Il y a deux jours, il a proposé des principes supra-constitutionnels qui donnaient des pouvoirs considérables au Conseil suprême des forces armées, et aujourd’hui, jeudi 3 novembre, il a constitué le Conseil suprême de la Presse sans beaucoup de journalistes indépendants.

Ali El-Selmy est aussi détenteur du portefeuille de l’investissement et des affaires publiques et deuxième vice-Premier Ministre. Il est au pouvoir depuis le remaniement ministériel de juillet dernier, qui avait eu lieu après d‘intenses manifestations contre l’apparente complicité du gouvernement actuel avec les criminels du régime précédent. Son travail est tout sauf  facile, mais les résultats laissent apparemment les Egyptiens dubitatifs.

Ali El Selmy, (c) Yom7 website

Principes supra-constitutionnels

La discussion sur ces principes est un serpent de mer. Aucun accord n’a été atteint depuis des mois sur un texte destiné à chapeauter la Constitution qui devra être rédigée l’année prochaine. Ces négociations entre le gouvernement et les forces politiques sont  dûes principalement à la crainte d’une Constitution rédigée par un Parlement élu majoritairement religieux, ou majoritairement composé de membres du régime précédent. De cette crainte avait surgi le mouvement pour “la Constitution d’abord” (c’est-à-dire, avant les élections, ce qui va à l’encontre du calendrier voté en mars par référendum).

Le texte proposé le mardi 1er novembre a fait bondir les nombreuses forces politiques qui devaient l’approuver. Devant l’indignation générale, le gouvernement a reculé jeudi 3 novembre et amendé deux articles.

L’article 9, selon Ahram online, indiquait que seules les forces armées ont le droit de discuter des affaires qu’elles gèrent, de leur budget et de la législation qui les touche. La modification consiste en la disparition de “seulement”.

L’article 10, qui créait un Conseil de défense nationale chargé d’assurer la protection du Président, s’est vu adjoindre une clause spécifiant qu’il supervisera le budget des forces armées.

L’article qui stipulait que le pouvoir reviendrait au Conseil des Forces armées si la Constitution n’était pas écrite en six mois, et que la Constitution devrait être soumise à l’approbation du Conseil, a été supprimé.

Un article concernant la recrutement des membres de l’Assemblée constituante a aussi été modifié, de sorte que le Premier Ministre actuel et les Forces armées y aient moins de poids, et afin que les femmes y soient plus nombreuses.

Conseil suprême de la Presse

Cela fait des mois que les manifestations réclament une presse indépendante, et un organe indépendant pour la superviser, à défaut de la suppression d’un tel organe. A chaque fois que les récits des manifestants contredisent la version officielle, et que ces récits n’apparaissent que dans les médias d’opposition, dont l’audience n’est pas énorme, ce besoin se fait sentir cruellement. Aujourd’hui, le Conseil Suprême de la Presse, créé par Moubarak, est toujours en place, et ses membres viennent seulement d’être changés… ils sont maintenant principalement les rédacteurs en chef des médias d’Etat, d’après Al Masry Al Youm. Ce conseil de la presse promet d’avoir un regard critique…

Ali El-Selmy

Le poste a ete cree en juillet pour lui. En tant qu’ancien premier ministre du cabinet fantôme du Wafd, Ali El-Selmy peut être considéré comme une figure d’opposition ou comme un homme d’ancien régime, suivant la façon dont on considère le Wafd. La réputation de ce parti s’est largement ternie à diverses occasions, par exemple lors de l’affaire du journal d’opposition Dostour, du trublion Ibrahim Eissa: le journal avait été décapité à l’automne 2010, grâce à un conseil d’administration très lié au Président du Wafd. (lire l’histoire entière ici). Plus récemment, le journal du Parti (du même nom, le Wafd) ne prenait guère le chemin du sérieux: les titres incendiaires et les rumeurs -sur les “baltageyya” pullulaient.

Le Wafd et le Tagammu, deux des plus anciens partis égyptiens, ont accepté la version tant critiquée des principes supra-constitutionnels. Ils ont en effet l’habitude d’approuver ce que fait le gouvernement de transition. Cela, plus leur grande inefficacité sous Moubarak, leur vaut une certaine méfiance et l’accusation de complicité avec les “felool” (les anciens du PND de Moubarak).

A l’issue de la réunion d’aujourd’hui, Ali El-Selmy a indiqué que les partis qui refusaient de participer aux discussions (les partis des Frères musulmans et des salafistes, principalement) avaient un comportement non démocratique. Il a également indiqué que tous ceux qui l’accusaient injustement seraient poursuivis.

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L’armée a-t-elle trahi la révolution?

Par Nadéra Bouazza (contributrice)

Plus de sept mois après le départ d’Hosni Moubarak, le pouvoir militaire serre la vis.

«L’armée et le peuple, une seule main», scandaient les Egyptiens pendant les 18 jours de soulèvements qui ont conduit au départ du pharaon Moubarak. Sept mois après, l’enthousiasme est moins grand. Vu comme une force conservatrice et contre-révolutionnaire, l’armée essuie de vives critiques, notamment son chef, le maréchal (“mushir”) Mohammed Hussein Tantaoui.

lire la suite sur slate.fr

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Abbassiya: seconde bataille des chameaux ou bataille de la communication?

C’est à une lutte de symboles que se livrent l’armée et les manifestants opposés au pouvoir militaire. Après les heurts de vendredi et samedi dans le quartier d’Abbassiya, des responsables militaires accusent de trahison nationale le Mouvement du 6 avril, et celui-ci réplique en dénonçant les méthodes et la rhétorique dictatoriales du Conseil suprême des forces armées.
Le vendredi 22 juillet, après plus de deux semaines de ré-occupation de la place Tahrir et pas de changement notable, des militants ont décidé d’aller protester devant le siège du Conseil suprême des forces armées contre la dispersion des sit-in de Suez et d’Alexandrie par l’armée. On ne sait pas pourquoi ils voulaient absolument manifester ce jour-là alors qu’une grande marche coordonnée était prévue pour le lendemain. Ils étaient un ou deux milliers. Ils sont arrivés à Abbasseya, le quartier où se trouve le siège du Conseil suprême des Forces armées. Dans ce quartier, l’armée avait installé des dispositifs de sécurité (grillages, murs de tanks) pour les empêcher de passer.
Après les déclarations de ces dernières semaines sur le manque de civisme des campeurs de la place Tahrir, tant des militaires que des Frères musulmans ou membres d’autres organisations islamistes, beaucoup croient que tout manifestant est un vaurien qui se prend pour un révolutionnaire, met à mal l’économie égyptienne, détruit les propriétés privées, et calomnie la grande armée patriote.
Aussi essuient-ils des jets de pierre, venant de voyous engagés pour l’occasion, ou alors d’habitants du quartier s’imaginant attaqués.
Le Conseil suprême des Forces Armées publie sa 69ème Déclaration, où il accuse le Mouvement du 6 avril d’organiser la méfiance entre le peuple et l’armée. Un général s’exprime à la télé vision pour indiquer que bien évidemment, c’est pour servir les intérêts d’agents étrangers.  Il accuse des sites internet non nommés de monter le peuple contre l’armée (twitter, facebook, c’est pour vous!), et il remercie ceux qui ont attaqué les manifestants de s’être interposés entre eux et l’armée…
Le mouvement répond qu’il n’était pour rien dans l’organisation de cette marche, et que le Conseil suprême cherche à discréditer les mouvements d’opposition pacifique qui demandent la réalisation des espoirs de la Révolution. Le mouvement du 6 avril est le mouvement de société civile le plus organisé: il date d’avant la Révolution (Mahalla, 2008) et a dorénavant une antenne dans chaque gouvernorat. Il avait en effet, ainsi que d’autres mouvements et partis de la Coalition Démocratique, appelé à une marche, mais le samedi 23 juillet! C’est la date anniversaire de la révolution égyptienne de 1952, qui fut d’ailleurs un coup d’Etat militaire. Cette marche voulait soutenir les objectifs de la Révolution et protester contre le pouvoir politique détenu par l’armée, et contre la persistance de la comparution de civils devant les tribunaux militaires.  Elle a bien eu lieu, et elle a eu aussi pour but de défendre le 6 avril contre la calomnie. Le cortège se chiffrait en dizaines de milliers selon les participants. Elle s’arrête devant le blocage d’Abbassiya, où manifestants et militaires s’observent de chaque côté des barbelés.  Le temps du “peuple et l’armée, une seule main” est bien fini ici.

photo de Gigi Ibrahim. Rue d'Abbasseya bloquée par un mur de tanks.

Le soir, des affrontements ont lieu à nouveau. Ils durent plusieurs heures, surtout dans les rues de traverse, où certains des manifestants se retrouvent bloqués.  (photos dans cet article du blog d’un journaliste d’Al-Masry Al Youm)
L’armée, bientôt rejointe par la police militaire et les forces de sécurité, reste passive et se contente de tirer en l’air, tandis que les pierres et les cocktails Molotov pleuvent. Les manifestants, dégoûtés, retournent à Tahrir dès qu’ils sortent du quartier.
D’après le Ministère de la Santé, les heurts ont fait plus de 300 blessés.
Le même jour, le Premier Ministre Essam Sharaf dit que le gouvernement a bien l’intention de réaliser les demandes de la révolution, mais qu’il y a façon et façon de réclamer, et que le dialogue est la meilleure option.
Comme d’habitude, l’armée gronde et le gouvernement rassure.
Les manifestants ont l’impression de revivre l’opposition à Moubarak, avec la même désinformation dans les médias, la même tactique de bataille de rue, comme celle des chameaux sur la place Tahrir le 2 février, et les arrestations au hasard.
Le lendemain, Dream 2, une chaîne de télévison privée, pourtant, renvoie une journaliste, Dina Abdel Rahman. Elle avait eu l’impudence de lire un éditorial du journal Tahrir, qui critiquait la position du Conseil militaire envers le 6 avril.
Lundi, le Ministre de la Santé a reçu certains jeunes de la Révolution et a annoncé que des enquêtes seraient ouvertes sur les événements d’Abbassiya.

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27 mai: Révolution égyptienne, seconde : deuxième jour de colère, énième vendredi

Les numéros 2 d’un grand succès laissent toujours un goût amer. La deuxième édition, quatre mois plus tard, du Jour de Rage a été, à certains égards, un succès, et à d’autres, un échec. Ce 27 mai n’était en tout cas assurément pas une deuxième Révolution. Le but principal, montrer que des centaines de milliers de personnes à travers l’Egypte sont encore prêtes à se mobiliser, même sans le soutien des Frères musulmans, sur le mot d’ordre de soutien à la Révolution, a quand même été atteint.

Tout d’abord, pourquoi une « deuxième Révolution » ?

Tous les activistes n’étaient pas d’accord sur cette appellation. Presque tous les vendredis depuis la chute de Moubarak, des manifestations ont lieu place Tahrir. Ce vendredi-ci, quatre mois après le 28 janvier, était une bonne occasion de rendre hommage aux « martyrs » et de prendre un nom accrocheur pour aider à mobiliser les foules. L’idée d’une « deuxième révolution » vient du désir de retrouver l’élan de fraternité de la Révolution, ainsi que des motifs de colère contre la gestion de la période de transition par le gouvernement de transition et le Conseil suprême des Forces armées (CSFA).

Ce vendredi voulait être autre chose qu’une grande kermesse. L’ambiance, sur place, était, par endroits, aux discussions politiques, à d’autres, on buvait du jus de mangue en famille dans la chaleur étouffante (presque  40°), à d’autres encore, on s’imaginait continuer le sit-in dans la nuit et mourir en martyr sous les balles de l’armée qui viendrait nettoyer la place à l’heure du couvre-feu.

« Je n’ai pas vu de changement (taghir), alors je redescends à Tahrir »

Tel était le slogan de ce vendredi 27. Les changements attendus en vain, et promis régulièrement par le CSFA étaient :

-la fin des jugements militaires des civils

-l’instauration d’une limitation des salaires (maximum et minimum)

– le jugement de Moubarak et des autres symboles de la corruption

– la compensation financière aux blessés et aux familles des morts de la Révolution

– la dissolution des conseils locaux et des enquêtes sur l’intégrité des gouverneurs

– le retour de la police et sa réorganisation pour une approche plus citoyenne

– un aggiornamento des médias ou le licenciement des journalistes trop proches de l’Ancien régime

– une date claire pour toutes ces mesures.

fin des jugements devant les tribunaux militaires. Un civil se juge devant un tribunal normal.

Bien sûr, ce sont les demandes sur lesquelles les différentes organisations s’étaient mises d’accord, cela ne signifie pas du tout qu’elles faisaient l’unanimité parmi les manifestants. Ainsi la question des salaires laissait dubitatifs ceux qui trouvent l’économie égyptienne trop mal en point pour se permettre de prendre des mesures sociales et contre les hauts salaires. La question de la “purification” ne fait pas non plus l’unanimité: “si on devait licencier tous ceux qui ont participé au système… à ce compte-là, c’est -le peuple veut purifier le peuple!-”

« On est toujours là »

Tous ceux qui ont appelé à participer à cette manifestation (organisations de la Révolution, mouvements comme le 6 avril, hommes politiques comme El-Baradei) avaient trouvé que le moment était stratégique : le procès de Moubarak, symbole de la dictature renversée, traînait, les changements de fond aussi.

sur la bannière centrale: "le peuple veut: le jugement transparent et rapide des assassins et des symboles de la corruption"

Si beaucoup de manifestants étaient surtout là pour l’ambiance de kermesse, la plupart revenaient au militantisme après l’avoir abandonné à la suite des manifestations du 1er avril (dit de « protection de la Révolution » et de « purification des médias » -rien de saillant ne s’en était suivi) et du 8 avril (jour de la manifestation des officiers dissidents). Beaucoup, bien sûr, sont aussi des militants acharnés, participant à toutes les actions, pour les droits des militants jusqu’à la Palestine en passant par la solidarité interconfessionnelle et la dénonciation du CSFA.

La fin de la manifestation a été votée pour 6 heures, afin de rendre la place à la circulation et de montrer le civisme des manifestants. Certains sont restés jusque dans la nuit. D’autres sont revenus pour nettoyer un peu la place (certains se promenaient dans la journée avec des sacs poubelles, mais l’ardeur ménagère et le civisme étaient dix fois moins présents que pendant les 18 jours de gloire). Le respect des femmes était aussi largement moins présent dans la foule, même si certains s’occupaient de vérifier le comportement de leurs compagnons, ou de ménager des espaces sécurisés par lesquels les femmes pouvaient passer sans craindre d’irrespect lié à la foule. Des actes de délinquance aux abords de la place ont été rapportés.

Welcome to Revolutionland

La Révolution est un grand motif de fierté nationale pour les Egyptiens. Prolifèrent partout les colifichets et objets divers aux couleurs de la Révolution, de l’Egypte, ou à l’effigie caricaturale de Moubarak. Les chansons qui font des déclarations d’amour à la patrie et à la glorieuse jeunesse colonisent toutes les radios et télévisions, et les publicités ne sont pas en reste pour titiller la fibre nationaliste. En ce moment, le sentiment national semble se résumer à la glorification de la Révolution. Et la Révolution semble se résumer à un épisode définitif, immédiatement mythologisé et figé dans sa réécriture émotionnelle et patriotique.

Pendant les fameux 18 jours, et encore quelques semaines après, on vous peignait le drapeau égyptien d’autorité et fraternellement sur la main ou la joue, aujourd’hui c’est un business attrape-touristes.

Effervescence et division politiques

Les manifestants ne parlaient pas d’une seule voix ce vendredi. Déjà, pendant la Révolution, les opposants au « régime » dans son intégralité se différenciaient de ceux qui voulaient simplement la chute de Moubarak, les légalistes des jusqu’aux-boutistes. Aujourd’hui, ceux qui ont été frustrés par le « oui » au référendum sur les amendements constitutionnels continuent à insister sur le danger pour la démocratie que représenterait la rédaction de la Constitution par un Parlement dominé par les Frères musulmans. Et selon eux, c’est ce qui arrivera avec les élections en septembre, la Confrérie étant la seule organisation assez importante aujourd’hui (et en septembre) pour avoir un grand groupe.

panneau de gauche: la dignité de la révolution n'est pas à vendre. panneau de droite: la Constitution d'abord

Le problème est presque ontologique : faut-il, pour défendre la démocratie, aller jusqu’à contrarier la volonté de la majorité ?

Des partis s’organisent, certes. Mais aucun ne semble bénéficier d’un large soutien populaire. Ces jours-ci, on ne compte plus les nouveaux partis (ou les déclarations de fondation, du moins, car le processus d’officialisation est une autre affaire). Les moyens diffèrent largement, entre les prospectus sur papier glacé et les tracts sur papier journal. Ce vendredi, le parti créé après la révolution qui semblait avoir le plus de moyens était celui de ‘Adl (justice). Il se revendique comme anti-idéologie, et  c’est tout juste s’il a un programme. Il se dit respectueux des valeurs traditionnelles, et progressiste, et garant des principes de la Révolution.

D’illustres inconnus distribuaient aussi des feuillets indiquant qu’ils se présenteraient à la présidentielle.

Les discussions politiques allaient bon train sur la place: où veut-on aller, vers plus de capitalisme, plus de socialisme, plus de libéralisme (économique, social- ici le terme de “libéral” veut presque plutôt dire séculariste, laïc) ou de conservatisme? Des socialistes contre le jugement des civils devant les tribunaux militaires,  des “libéraux” manifestent pour la Constitution d’abord, d’autres demandent un conseil présidentiel civil (deux demandes qui paraissent hors de saison), d’autres encore s’adonnent à la nostalgie Nasser. La popularité de l’ancien Président et du socialisme arabe étaient visibles à travers ses portraits, les cartes à son effigie et les programmes que certains groupes distribuaient. Il existe effectivement un parti nassériste (présent sous Moubarak) mais même en-dehors de cette mouvance, l’époque Nasser est souvent idéalisée.

Dictature militaire ou paranoïa des activistes ?

La situation est assez confuse, il faut bien l’admettre. Certains activistes s’inquiètent énormément du CSFA. Ils ne représentent qu’une minuscule partie de l’opinion. Ils ont l’impression que la dictature militaire qui était en place sous Moubarak perdure, que le changement n’est que de façade. Ils sont confortés dans cette opinion par la censure qui touche le sujet de l’armée et la brutalité avec laquelle sont traités les opposants au CSFA (arrestations, interrogatoires, jugements militaires). Depuis février, selon certaines organisations, cinq mille militants auraient été arrêtés.

"le peuple veut un conseil présidentiel civil"

De plus, les membres de ce conseil restent assez mystérieux, ce qui contribue à entretenir l’impression de manipulation. Depuis quelque temps, le noyau dur des activistes manifeste pour la démission du CSFA et son remplacement par un conseil présidentiel civil. Cette demande est pour beaucoup irréaliste, si longtemps après la chute de Moubarak, et trop peu de temps avant les élections. Certains insistent pour différencier l’armée, qui mérite toujours son immunité, du Conseil, qui, ayant un rôle politique, devrait accepter de se soumettre à la critique.

Par ailleurs, les mesures que prend le CSFA avant les vendredis de manifestation importante, pour désamorcer l’impatience, ont tendance à agacer. Elles sont vues comme des miettes que l’armée jette au peuple pour le faire tenir tranquille.  Cette semaine, c’était l’annonce de l’ouverture de la frontière à Rafah vers la bande de Gaza, sauf pour les hommes entre 18 et 40 ans, et sauf les vendredis, (dernièrement, les manifestations pro-Palestine étaient très nombreuses et virulentes) et l’inculpation de meurtre sur la personne des manifestants de la révolution de Moubarak et de ses fils.

La décision de l’armée et de la police d’être absentes lors de la manifestation de ce vendredi, officiellement pour éviter des affrontements entre jeunes trop opposés à l’armée et forces de maintien de l’ordre, a été considérée par certains comme une manière d’inciter  les délinquants à agir en toute impunité, soit pour augmenter l’hostilité d’une partie de la population envers la Révolution, soit pour permettre à l’armée de renforcer son contrôle en toute légitimité, pour des raisons de sécurité.

Boycott des Frères musulmans ?

Officiellement, les Frères musulmans boycottaient la manifestation, au motif qu’elle ne ferait qu’appeler à l’hostilité envers l’armée, et parce qu’ils sont favorables à un retour à la normale. Cependant, place Tahrir, des jeunes Frères musulmans étaient présents et distribuaient des prospectus. Depuis la révolution, le mécontentement d’une partie des jeunes des Frères musulmans envers la direction de la confrérie, trop conservatrice, se fait de plus en plus sonore.

La majorité silencieuse

Par définition, il est difficile de savoir ce qu’elle pense…  Elle partage vraisemblablement l’agréable sentiment de fierté nationale, l’inquiétude pour la stabilité et le marasme économique que diffusent les médias d’Etat et aussi OnTV, la chaîne du magnat Naguib Sawiris. Confrontés à l’aggravation des problèmes d’insécurité (la police ne s’est pas encore remise à travailler correctement, si tant est qu’elle l’ait fait un jour, et des prisons ont été ouvertes pendant la Révolution précisément pour créer de l’insécurité), à la frilosité du marché de l’emploi (un huitième des emplois est lié au tourisme, qui a dramatiquement chuté), à l’augmentation du prix des importations (la livre égyptienne avait beaucoup baissé), beaucoup accusent la « Révolution » de n’avoir fait qu’empirer les conditions de vie déjà difficiles de la majorité de la population.

Quelques jours après cette manifestation, les instances dirigeantes n’ont rien fait de particulier, le procès de Moubarak est encore ajourné, et des sources judiciaires ont laissé filtrer qu’il n’y avait pas de preuves convaincantes de l’implication directe de Moubarak dans la mort des manifestants.

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Sur la place Tahrir, les anti-Moubarak restent déterminés

Le Caire n’est plus paralysé, mais la place Tahrir est toujours occupée par les dizaines de milliers de manifestants qui réclament le départ de Moubarak et l’avènement de la démocratie. Reportage.

Au Caire, la vie semble reprendre son cours normal: magasins rouverts, rues encombrées, bruit, agitation et clins d’oeil aux étrangères… Les vendeurs de pain, de fruits et légumes, assis sur les trottoirs ou affairés derrière leur charrette attelée à un âne, les enfants vendeurs de mouchoirs, tous ont retrouvé leur poste. Le couvre-feu a été repoussé à huit heures du soir. La plupart des administrations et universités sont censées fonctionner comme d’habitude.

Mais, ce mardi, ils sont encore des centaines de milliers à affluer sur la place Tahrir. Les tentes de camping et les bâches y poussent toujours comme des champignons.

lire l’article entier sur lexpress.fr

Une petite fille gambade autour des pierres qui écrivent le mot "Irhal" : va-t-en!

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La jeunesse égyptienne croit à la Révolution

Rendez-vous place Tahrir

Les manifestants s’organisent sur la place Tahrir, devenu le coeur de la mobilisation depuis une semaine, dans le centre du Caire. Ils y dorment, ils y prient, pendant que des hélicoptères la survolent. L’ambiance est enthousiaste et chaleureuse.

article sur lexpress.fr

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La résistance des journalistes du Dostour ou le Journal et le Pantin

Ancien journal d’opposition, nouvelle marionnette du pouvoir, le Dostour a depuis cet automne perdu son indépendance. A gauche, une image de marionnette qui prend exemple sur une pub égyptienne pour un service de Vodafone "appelle-moi s’il te plaît". Ici c’est "manipule-moi s’il te plaît "! A droite, Ibrahim Issa, rédacteur en chef du Dostour, renvoyé, qui dirige maintenant le site internet du journal.

Le Dostour a perdu son indépendance depuis cet automne. Il était le plus important quotidien d’opposition égyptien depuis 2005, année d’un semblant de liberté de la presse. Une grande partie de ses journalistes a déserté les bureaux de la nouvelle direction et a planté sa tente, au sens propre, dans le Syndicat des journalistes.  C’est là qu’ils se retrouvent pour continuer à travailler, et c’est sur le site internet du Dostour qu’ils publient. Le site est toujours entre les mains d’Ibrahim Issa, le rédacteur en chef trublion qui a été renvoyé de l’édition papier.

Sur l'un des murs du hall figure un bout de Une du Dostour: en jaune, cette phrase: est-ce que Moubarak a peur du journal du Dostour?

Le Dostour (Constitution) est né en 1995, à Chypre, pour contourner la répression égyptienne. Après seulement trois ans d’existence, le journal a dû abandonner la partie car il était interdit de diffusion en Egypte. Déjà, le site internet avait pris la relève. En 2005, le journal revient sous la forme d’un hebdomadaire d’opposition à la faveur d’une certaine libéralisation du régime, et devient quotidien l’année d’après. Il est dirigé par Ibrahim Issa. Cette figure du journalisme indépendant égyptien en est à son 11ème journal et tient dorénavant les commandes du site internet du Dostour, rebaptisé “le Vrai Dostour”. Une blague court les rédactions à son sujet : le jour du jugement dernier, après avoir été viré une nouvelle fois du journal précédent, il tiendra à recommencer un journal, même s’il sait qu’il s’arrêtera le soir…

Sur cette affiche scotchée sur une vitre du Syndicat, un policier conseille :"Mon cher citoyen, éloigne-toi de la lecture du Dostour pour ne pas être interrogé. "

Cette année, avec les élections législatives et en prévision des présidentielles de l’année prochaine, où, vraisemblablement, Hosni Moubarak ne se présentera pas, la presse a subi un tour de vis.

En août, le journal a été racheté par un consortium d’investisseurs. En octobre, Ibrahim Issa a été renvoyé de la direction, accusé de « mauvais management ». La raison politique n’a échappé à personne.

Le plus surprenant dans cette affaire, c’est que figurait en bonne place  dans le consortium, Sayyed el-Badawi, figure importante du néo-Wafd, parti d’opposition. Il a donc pris part au renvoi d’Issa. Une cabale a ensuite essayé de discréditer le rédacteur en chef en tentant de le faire passer pour un arriviste corrompu.

Discussion avec un reporter du Dostour, l’un des 75 (sur 120) journalistes à avoir suivi Issa. Il travaille comme journaliste depuis 6 ans et était au Dostour depuis 2 ans et demi.

Ce journaliste et ses collègues, opposés à la nouvelle direction (Reda Edward), ont d’abord fait grève pour protester contre le renvoi d’Issa. Mais la direction a changé d’immeuble, chassant ainsi de fait les journalistes réfractaires. Ils se sont réfugiés au Syndicat des journalistes, assez grand bâtiment dans le centre du Caire, à l’ambiance informelle et détendue. En ce moment, on y trouve surtout des journalistes du Dostour ! Ils discutent et se soutiennent dans le hall, autour de leurs ordinateurs portables et de verres de thé sucré, assis sur des chaises de jardin en plastique blanc. Ils ont planté leur tente, au sens propre et au sens figuré, à l’intérieur de l’immeuble. Sur les murs du grand hall, des articles de leur ancien journal et la photo de leur rédacteur en chef bien-aimé, Ibrahim Issa.

Est-ce que le Syndicat vous soutient?

Non, le Syndicat ne s’implique pas. Des collègues journalistes nous assurent de leur sympathie, mais c’est tout. Le Syndicat est un lieu de l’opposition. Mais la direction est nommée par le gouvernement. Ce n’est pas démocratique du tout. Paradoxalement, l’organisation égyptienne dont le fonctionnement est peut-être le plus démocratique, c’est les Frères musulmans…

La façade du Syndicat des journalistes témoigne de l’activisme de certains de ses membres : banderoles et affiches pour la liberté de la presse y sont accrochées. Deux sujets principaux : la libération des journalistes emprisonnés pour la publication d’opinions malvenues, et l’ "assassinat du Doustour".

Le syndicat, c’est le point de départ d’un certain nombre de manifestations. Pour la libération de journalistes, pour la liberté de la presse ou la liberté politique en général. Des activistes se réunissent parfois sur les marches. De Kifaya, du 6 Octobre… Parfois ils peuvent discuter tranquillement, parfois la police vient les arrêter.

Dans le syndicat, ou ailleurs, on est libre de critiquer le gouvernement. On n’a pas le droit de publier ce qu’on dit, en revanche !

Comment travaillez-vous maintenant, pour le site ?

On travaille pour le site internet du « Vrai Dostour », l’autre, le papier, c’est le faux. Depuis le départ d’Issa, les ventes ont chuté ! de 25000 à 5000 exemplaires ! Nous, on se débrouille comme on peut, et on attend que ça passe. Peut-être qu’après les présidentielles, si ça redevient calme, on aura à  nouveau droit à un journal indépendant. Le site a été hacké il y a peu. On continue à écrire, pour sauver le Dostour, pour le garder en vie ! On veut récupérer notre maison…

Ici, parfois on n’a pas trop le choix. Certains des journalistes sont restés à contrecœur, ceux qui ont charge de famille.

L'une des affiches de la façade du syndicat. "Aux journalistes qui ont vendu leur conscience : du sang coule de vos stylos."

Quelle était la position politique du Dostour ?

Lors des campagnes, il donnait équitablement la parole à tout le monde, y compris aux Frères musulmans. Il soutenait les membres de l’opposition qui en avaient besoin. Il a contribué à faire connaître El Baradei et a défendu Ayman Nour contre les charges qui l’ont accablé après son succès aux présidentielles.

Comment comprenez-vous l’intervention du Wafd ?

Les interprétations vont bon train sur la « trahison » du Wafd. Peut-être espérait-il s’attirer les bonnes grâces du pouvoir et devenir un groupe d’opposition influent à l’occasion des législatives du mois de novembre ?

Sayyed el Badawi, le grand homme, va lutter pour la succession du royaume.

L’opposition est au plus bas en ce moment. Ayman Nour (du Ghad, il avait eu 8% des voix lors des présidentielles de 2005) est mort politiquement.

Ensuite, notre guide, qui brûlait manifestement de parler plus précisément de politique, a laissé libre cours à son dépit. “Ce pays est devenu le royaume de Moubarak. La force règle tout, économie, religion, politique, la police s’occupe de tout. Et l’Egypte n’a plus de poids même dans les conflits régionaux.  Nous rêvons d’un système démocratique, comme aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne… en France (rajoute-t-il avec un sourire, sachant ma nationalité)…mais pas comme en Italie !”

A gauche, un slogan: Nos stylos plus forts que leurs armes. Signé : Les jeunes de Justice et liberté. A droite, une petite affiche de soutien à Youssef Chaaban.

Côté droit de la façade du Syndicat. A gauche, la banderole verticale porte : Nous ne garderons pas le silence sur la collaboration du Conseil général des journalistes à l’assassinat du Dostour. A droite, d’autres feuilles sur le même sujet et pour la libération d’un journaliste.

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