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Egypte: lettre d’un prisonnier politique

Alaa Abd El Fattah, un célèbre blogueur égyptien, est incarcéré depuis dimanche 31 octobre, pour quinze jours. Par principe, il a refusé de s’exprimer devant un tribunal militaire. Un journal égyptien publie la lettre qu’il a réussi à transmettre à sa femme.

Abdel Fattah est issu d’une famille d’activistes et avait déjà été emprisonné en 2006 pour avoir soutenu le mouvement des juges. Il est cette fois-ci accusé d’ “avoir invité à la violence envers l’armée” : il l’a accusée, accusation qui, au vu des éléments dont les médias disposent en ce moment, paraît fondée, d’avoir réprimé la manifestation du 9 octobre pour les droits des Coptes.

Il a également critiqué la gestion des événements du 9 octobre: des chars de l’armée ont clairement écrasé des manifestants. Il a également mis en doute la légitimité de l’enquête sur l’identité des conducteurs et ses snipers,  ainsi que sur les circonstances: elle doit en effet être menée par l’armée elle-même…

Dans la lettre qu’il adresse à Manal, sa femme enceinte, publiée dans le Shorouq et traduite en anglais dans le Guardian, il se montre atterré par la période de transition que traverse l’Egypte.

“As soon as they learned I was one of the “young people of the revolution” they started to curse out the revolution and how it had failed to clean up the ministry of the interior. I spend my first two days listening to stories of torture at the hands of a police force that insists on not being reformed; that takes out its defeat on the bodies of the poor and the helpless.”

“Dès qu’ils [ses compagnons de cellule] apprirent que j’étais un des “jeunes de la Révolution” [chabab al thaoura], ils se mirent à maudire la révolution: elle n’a pas permis de purger le ministère de l’Intérieur. J’ai passé mes deux premiers jours à écouter des histoires d’actes de torture perpétrés par une police qui refuse toute réforme, et qui se venge de sa défaite sur le corps des pauvres et des faibles.”

Beaucoup d’activistes et de ceux qui ont participé à la Révolution traversent un sembable moment de découragement. Les méthodes d’oppression (par la sécurité centrale, l’armée, la police, la propagande des médias) semblent revenir de plus belle. L’économie ne se porte pas mieux. Le système éducatif est toujours dans le même état. Les élections ne leur paraissent guère plus enthousiasmantes. A tel point que certains appellent à une seconde révolution pour le 18 novembre (ici, la page facebook qui indique en substance que les revendications sont unies vers la remise du pouvoir aux civils; l’événement est créé par la page facebook “deuxième révolution égyptienne de la colère “).

Aujourd’hui, mercredi 2 novembre, le Conseil suprême des Forces armées a indiqué que plus de 300 personnes condamnées par des tribunaux militaires seraient amnistiées, et leurs noms révélés plus tard. Mais toujours aucune mention n’est faite, ni d’Abedl Fattah, ni de l’autre bloguer emprisonné, Maikel Nabil.

Le blog d’Alaa (en arabe) est ici.

Une excellente vidéo et deux articles sur l’activiste (en anglais) sont à voir/ à lire sur Al Ahram et Al Masry Al Youm.

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L’armée a-t-elle trahi la révolution?

Par Nadéra Bouazza (contributrice)

Plus de sept mois après le départ d’Hosni Moubarak, le pouvoir militaire serre la vis.

«L’armée et le peuple, une seule main», scandaient les Egyptiens pendant les 18 jours de soulèvements qui ont conduit au départ du pharaon Moubarak. Sept mois après, l’enthousiasme est moins grand. Vu comme une force conservatrice et contre-révolutionnaire, l’armée essuie de vives critiques, notamment son chef, le maréchal (“mushir”) Mohammed Hussein Tantaoui.

lire la suite sur slate.fr

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A qui profite le crime ?

Que l’armée ait eu intérêt à susciter ces violences est assez invraisemblable. Il serait bien plus logique qu’elle cherche à profiter de la confiance du public  pour conserver sa position et ses privilèges de garant de la nation. Pourquoi, en effet, souhaiterait-elle montrer au peuple qu’elle ne le défend pas, mais l’attaque ? Pourtant, cette question n’est valable que si, réellement, la majorité des Egyptiens se met à accuser l’armée d’avoir attaqué les Coptes, ce qui n’est peut-être pas être le cas. Ce qui n’empêche pas les tensions interreligieuses d’exister, malheureusement.

L’armée dispose d’un énorme capital de confiance et de vénération de la part du peuple égyptien, pour plusieurs raisons. Les guerres ont soudé le pays autour de l’armée. La propagande officielle n’a jamais été avare de l’image du soldat sauvant la nation, de défilés, de glorification de la guerre d’octobre –certainement parce que le pouvoir était détenu/ est détenu/ par des militaires. Enfin, pendant le soulèvement de janvier/ février, l’armée a soutenu la révolution, en ne l’attaquant pas, et en conseillant à Moubarak de partir.

Pourquoi certains activistes pensent-ils à une manipulation de l’armée?

La thèse de l’armée cherchant à susciter la violence et le chaos repose sur l’idée toute simple que l’armée et la police spéciale resteront au pouvoir tant que la loi d’état d’urgence restera en place, et que cette loi restera tant que la situation paraîtra dangereuse. C’est cette idée qui est principalement mise en avant par les activistes hostiles au régime militaire.

L’état d’urgence était censé disparaitre le 30 septembre dernier. Mais les événements d’août à l’ambassade israélienne (prise par des manifestants qui n’ont pas eu grande difficulté pour ce faire – certes il y a eu des arrestations après coup) ont permis de renouveler l’état d’urgence sans évoquer de fin.

Implication des anciens du régime Moubarak ?

On a une autre hypothèse, la thèse des foloul, c’est-à-dire des « restes » du régime de Moubarak. C’est une explication donnée par les média officiels, et par les Frères musulmans.

En cherchant à diviser le peuple et l’armée, ils discréditeraient la Révolution et regagneraient leur capital sympathie.

Cela dit, comment peuvent-ils espérer revenir? Les anciens candidats du PND (Parti National Démocratique, parti de Moubarak, dissous) n’auront même pas le droit de se présenter aux prochaines élections… Du moins c’est ce qui ressortait de l’amendement voté cette semaine, après beaucoup d’agitation, qui interdisait aux indépendants de se présenter, en établissant un scrutin seulement de liste : et tous ces candidats se seraient présentés comme indépendants, n’ayant pas encore reformé de grand parti.

Cependant, l’ouverture des inscriptions aux candidats aux élections législatives, ce mercredi, a vu des anciens membres du PND réussir à s’inscrire. Un magnat de la santé, nommé secrétaire général du PND dans les derniers jours du régime Moubarak parce qu’il était considéré comme un progressiste, Hossam Badrawi, avait déjà le 20 septembre fait reconnaître officiellement son parti (Ittihad- Unité).

Il faut aussi évoquer la thèse d’un complot de l’étranger concoté par, au hasard, et pêle-mêle: Etats-Unis, Iran, Israël, Arabie saoudite, etc. pour déstabiliser l’Egypte.

De vraies tensions interreligieuses

Il est néanmoins indéniable que la tension croît entre musulmans et chrétiens dans les quartiers/villages pauvres et peu éduqués. Il n’est même pas besoin d’aller jusqu’au risque de guerre civile évoquée par les adeptes des théories du complot,à savoir que les anti-coptes sont des salafistes manipulés par l’Arabie saoudite et que les Coptes violents cherchent à faire envahir l’Egypte par des puissances étrangères pour les protéger. L’égalité des chances est loin d’être respectée partout. Les brimades et les insultes envers les chrétiens sont monnaie courante dans certains endroits.  Il est vrai que les attaques envers les Coptes ne sont pas restées verbales. Des Coptes ont été tués parce que Coptes, sous Moubarak et depuis la Révolution. La construction ou la rénovation d’églises, dans le Sud de l’Egypte et dans les quartiers pauvres, reste une source de tensions: elle doit être autorisée par les les autorités locales, qui bien souvent refusent, de crainte d’irriter la population, ou, comme on l’a vu à Marynab, même avec autorisation, la population peut s’enflammer. Les rumeurs de complot, de Coptes retenant des chrétiennes converties à l’islam prisonnières dans des églises circulent aussi.  Il est vrai aussi que certains jeunes Coptes se sont radicalisés. La crispation de certains membres de la communauté musulmane est peut-être à mettre sur le compte d’une radicalisation  de l’islam de ceux qui regardent vers le Golfe, soit parce qu’ils en reviennent (ayant émigré à cause du chômage en Egypte), soit par effet de mode; ou encore sur le processus classique du bouc émissaire (la situation économique n’étant pas brillante pour une grande partie de la population, pourquoi ne pas blâmer la minorité); ou encore sur la participation active de la propagande d’Etat hier, et peut-être encore aujourd’hui, prompte à donner de l’importance à des affrontements interreligieux pour détourner l’opinion de l’absence de liberté politique.

Lorsque les Coptes ont protesté cette semaine, certes des musulmans les ont accompagnés,, certes tous ont pleuré pour les morts,  certes des salafistes ont ensuite cherché à aider et ont partagé la peine des chrétiens, mais lorsque les marches, avant l’épisode tragique, ont traversé le Caire, la sympathie manquait: c’était une manifestation de plus, qui perturbe le traffic, et pour des revendications qui ne concernent même pas 10% de la population…

Aujourd’hui, la plupart des Egyptiens ont-ils perdu confiance en l’armée?

La question est débattue. On s’échange des anecdotes « mon chauffeur de taxi disait que », « mon neveu a entendu des enfants lui dire que »… A moins d’aller interroger tous les Egyptiens pour savoir ce qu’ils pensent, on ne saura pas ce qu’il en est. Un article d’AlMasry AlYoum pense que les Egyptiens font toujours confiance à l’armée. En tout cas, pour le moment, pas de deuxième 25 janvier en vue. Evidemment, décider de s’en prendre à l’armée n’est pas la perspective la plus réjouissante qui soit pour les manifestants pacifistes de janvier, surtout quand on a à l’esprit ce qui se passe en Libye, en Syrie ou dans le Golfe.

Un mystère reste la raison pour laquelle les Egyptiens ne sont pas plus nombreux à réaliser qu’ils sont manipulés par la télévision d’Etat et qu’ils pourraient regarder autre chose (beaucoup n’aiment pas ONTV parce que c’est Sawiris -copte- qui l’a fondée, et qu’il a souvent eu des propos malheureux sur les musulmans, mais il y en a d’autres: Al Jazeera, Al Hurra, TV25 ….). Certes ces chaînes sont privées mais les paraboles fleurissent partout, au moins dans les villes.

La vidéo suivante est le programme de 5 heures du mardi 12, d’une chaine de télévision égyptienne, Al Masriya: on interviewe divers passants sur ce qui s’est passé a Maspero. Tous indiquent croire a la culpabilité d’agresseurs “étrangers”, “venus de l’extérieur”. Ils répètent que les Musulmans et les Chrétiens sont “une seule main”.

L’armée proteste de son innocence

Dans une conférence de presse, mercredi 12 octobre, le Conseil suprême des forces armées laisse entendre que les manifestants coptes avaient l’intention de faire dégénérer l’événement, et affirment que l’armée n’a pas pu tirer sur les manifestants à balles réelles, et que des soldats ont bien été tués, contrairement au démenti apporté hier. Néanmoins, les funérailles de ces soldats sont secrètes et leurs noms ne seront pas dévoilés, “pour ne pas briser le moral de l’armée”…

Que l’armée ait initié ou non les attaques meurtrières n’est au fond que secondaire : n’aurait-elle pas pu protéger les manifestants, si elle n’était pas son assaillant ?

Il est possible que, les victimes étant Coptes, les soldats se soient dit que ce n’était pas bien grave, habitués qu’ils sont au discours sur les violences interconfessionnelles manipulées de l’étranger.

En outre, les manifestants coptes avaient fortement chatouillé le sentiment corporatiste des soldats les jours et les mois précédents : ils avaient déposé une plainte contre l’armée pour le passage à tabac qui a eu lieu quelques jours plus tôt, et cela faisait des mois qu’ils disaient à bas le moushir… Lors des funérailles des morts de Maspero, lundi soir, la foule (majoritairement des Coptes, mais beaucoup de musulmans) scandait aussi « A bas le Maréchal ! A bas Tantawi ! ».

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Après Moubarak, la télé marche encore au pas

Par Nadéra Bouazza (contributrice)

Nombre d’Egyptiens redoutent le conservatisme du Conseil suprême des forces armées, notamment envers les médias. La transition déçoit et la lenteur des réformes est imputée à l’armée.

On prend les mêmes et c’est reparti pour un tour? Le Conseil suprême des forces armées, d’abord perçu comme le garant de la révolution égyptienne et des demandes émanant de la place Tahrir, est dorénavant la cible de vives critiques. D’autant plus que les méthodes utilisées rappellent étrangement celles utilisées sous l’ère Moubarak, notamment à l’encontre des médias. L’état d’urgence réactivé, les journalistes craignent d’être à nouveau muselés.

 

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Pourquoi les élections législatives ont-elles été repoussées ? ou Qui a peur des Frères musulmans?

Elles étaient censées avoir lieu en septembre. Ce ne sera pas le cas, a annoncé le Conseil suprême des Forces armées. Elles auront lieu vraisemblablement en novembre.

Le report des élections législatives a été annoncé pour satisfaire une partie de l’opinion. En effet, depuis l’approbation massive du replatrâge de la Constitution lors du référendum d’avril, certains protestent et réclament une Constitution avant les élections, ou au moins le report des élections. Ce sont des activistes qui étaient opposés à ce vote d’avril parce qu’ils voulaient une Constitution minimaliste mais démocratique, et tout de suite, et des libéraux, c’est-à-dire, dans le lexique de la vie politique égyptienne, des sécularistes militants. Bien sûr, on rétorquait à ceux qui voulaient quand même une commission pour rédiger rapidement une Constitution démocratique, qu’ils n’étaient eux-mêmes pas très au fait des us de la démocratie, puisqu’ils ne respectaient pas la volonté populaire qui avait donné son aval aux modifications de la Constitution.

Pour la manifestation et le sit-in à durée indéterminée du 8 juillet, l’un des mots d’ordre envisagés était d’ailleurs : « la Constitution d’abord ! ». Le plus fédérateur a finalement été : second vendredi de la colère. En effet, ce grand intérêt pour la Constitution ne vient que d’une partie de la population, beaucoup s’intéressent à des questions plus terre-à-terre.

Les échéances sont donc repoussées, mais leur ordre est maintenu : d’abord les élections, et ensuite la Constitution.

Mais pourquoi certains voulaient-ils « la Constitution d’abord ! » ?

Tout simplement parce qu’ils craignaient que les Frères musulmans ne soient les principaux rédacteurs de cette Constitution et ne fassent de l’Egypte un Etat islamique. Certes, diverses figures parmi les Frères musulmans ont voulu dissiper cette inquiétude, mais en vain.

Théoriquement, la Constitution qui fait de l’Egypte un régime militaire et présidentiel à l’excès avait été abrogée à la chute de Moubarak. Mais les amendements d’avril, concernant et libéralisant les conditions pour se présenter aux élections présidentielles, et limitant les pouvoirs de l’exécutif, l’ont de fait réactivée !

D’après les amendements d’avril aussi, néanmoins, le prochain Parlement élu a l’obligation de rédiger une Constitution.

Sa composition est donc primordiale puisque c’est elle qui déterminera les orientations de la Constitution. Or, vu l’état de la scène politique dans les campagnes à la chute de Moubarak, le parti qui apparaît comme pouvant mobiliser le plus de sympathisants dans toute l’Egypte paraît bien être les Frères musulmans. Depuis quelques mois, on assiste bien à une floraison de nouveaux partis, dont certains ont vraiment des moyens, comme El-Adl (la justice), ou bénéficient du soutien de militants motivés, comme les socialistes, mais il leur faut encore du temps pour se préparer.

Jusqu’à présent, certains partis et mouvements, comme l’Association nationale pour le Changement, d’El-Baradei, ont rendu publics leurs principes ou manifestes constitutionnels. Le mouvement du 6 avril débute une campagne de sensibilisation et de réflexion (page facebook).

Et récemment, le 7 juillet, juste avant la grande manifestation du vendredi, dans un timing conforme à ses habitudes (une concession la veille pour dégonfler la mobilisation), le Conseil suprême des forces armées a ré-affirmé qu’une nouvelle déclaration constitutionnelle, avant toute chose et pour dissiper les inquiétudes, serait édictée, qui déterminera les principes de la Constitution à venir.

Cependant, un Conseil national est déjà chargé de rédiger ces principes constitutionnels et a émis plusieurs recommandations, la dernière datant du 2 juillet ! Ce Conseil est composé de juristes et d’activistes.

Le texte demande un Etat civil et moderne, qui garantisse la liberté, la justice sociale et la dignité humaine.

L’article 2 est conservé. Il spécifie que la loi trouve sa source principale dans la sharia et que l’Islam est la religion de l’Etat. C’est un article qui pose problème mais que personne n’envisage de modifier, tellement les résistances seraient violentes et les dissensions fraternelles. Néanmoins le texte précisait que le gouvernement ne pouvait pas imposer de décrets religieux au peuple.

Enfin l’armée restait le protecteur de l’Etat, mais avec une obligation de consultation constante de la Cour suprême constitutionnelle.

La dernière déclaration des Frères musulmans ne fait rien pour arranger les choses: ils protestent contre l’idée d’un comité travaillant à la Constitution avant les travaux de l’Assemblée constituante proprement dite: mettre en place des principes qu’aucune Constitution ne pourrait modifier serait anti-démocratique. Ils appellent donc à une grande manifestation le 29 juillet, pour protester contre les protestataires! Selon eux, il y a en ce moment en Egypte une “minorité” qui dédaigne les intérêts de la majorité silencieuse…

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27 mai: Révolution égyptienne, seconde : deuxième jour de colère, énième vendredi

Les numéros 2 d’un grand succès laissent toujours un goût amer. La deuxième édition, quatre mois plus tard, du Jour de Rage a été, à certains égards, un succès, et à d’autres, un échec. Ce 27 mai n’était en tout cas assurément pas une deuxième Révolution. Le but principal, montrer que des centaines de milliers de personnes à travers l’Egypte sont encore prêtes à se mobiliser, même sans le soutien des Frères musulmans, sur le mot d’ordre de soutien à la Révolution, a quand même été atteint.

Tout d’abord, pourquoi une « deuxième Révolution » ?

Tous les activistes n’étaient pas d’accord sur cette appellation. Presque tous les vendredis depuis la chute de Moubarak, des manifestations ont lieu place Tahrir. Ce vendredi-ci, quatre mois après le 28 janvier, était une bonne occasion de rendre hommage aux « martyrs » et de prendre un nom accrocheur pour aider à mobiliser les foules. L’idée d’une « deuxième révolution » vient du désir de retrouver l’élan de fraternité de la Révolution, ainsi que des motifs de colère contre la gestion de la période de transition par le gouvernement de transition et le Conseil suprême des Forces armées (CSFA).

Ce vendredi voulait être autre chose qu’une grande kermesse. L’ambiance, sur place, était, par endroits, aux discussions politiques, à d’autres, on buvait du jus de mangue en famille dans la chaleur étouffante (presque  40°), à d’autres encore, on s’imaginait continuer le sit-in dans la nuit et mourir en martyr sous les balles de l’armée qui viendrait nettoyer la place à l’heure du couvre-feu.

« Je n’ai pas vu de changement (taghir), alors je redescends à Tahrir »

Tel était le slogan de ce vendredi 27. Les changements attendus en vain, et promis régulièrement par le CSFA étaient :

-la fin des jugements militaires des civils

-l’instauration d’une limitation des salaires (maximum et minimum)

– le jugement de Moubarak et des autres symboles de la corruption

– la compensation financière aux blessés et aux familles des morts de la Révolution

– la dissolution des conseils locaux et des enquêtes sur l’intégrité des gouverneurs

– le retour de la police et sa réorganisation pour une approche plus citoyenne

– un aggiornamento des médias ou le licenciement des journalistes trop proches de l’Ancien régime

– une date claire pour toutes ces mesures.

fin des jugements devant les tribunaux militaires. Un civil se juge devant un tribunal normal.

Bien sûr, ce sont les demandes sur lesquelles les différentes organisations s’étaient mises d’accord, cela ne signifie pas du tout qu’elles faisaient l’unanimité parmi les manifestants. Ainsi la question des salaires laissait dubitatifs ceux qui trouvent l’économie égyptienne trop mal en point pour se permettre de prendre des mesures sociales et contre les hauts salaires. La question de la “purification” ne fait pas non plus l’unanimité: “si on devait licencier tous ceux qui ont participé au système… à ce compte-là, c’est -le peuple veut purifier le peuple!-”

« On est toujours là »

Tous ceux qui ont appelé à participer à cette manifestation (organisations de la Révolution, mouvements comme le 6 avril, hommes politiques comme El-Baradei) avaient trouvé que le moment était stratégique : le procès de Moubarak, symbole de la dictature renversée, traînait, les changements de fond aussi.

sur la bannière centrale: "le peuple veut: le jugement transparent et rapide des assassins et des symboles de la corruption"

Si beaucoup de manifestants étaient surtout là pour l’ambiance de kermesse, la plupart revenaient au militantisme après l’avoir abandonné à la suite des manifestations du 1er avril (dit de « protection de la Révolution » et de « purification des médias » -rien de saillant ne s’en était suivi) et du 8 avril (jour de la manifestation des officiers dissidents). Beaucoup, bien sûr, sont aussi des militants acharnés, participant à toutes les actions, pour les droits des militants jusqu’à la Palestine en passant par la solidarité interconfessionnelle et la dénonciation du CSFA.

La fin de la manifestation a été votée pour 6 heures, afin de rendre la place à la circulation et de montrer le civisme des manifestants. Certains sont restés jusque dans la nuit. D’autres sont revenus pour nettoyer un peu la place (certains se promenaient dans la journée avec des sacs poubelles, mais l’ardeur ménagère et le civisme étaient dix fois moins présents que pendant les 18 jours de gloire). Le respect des femmes était aussi largement moins présent dans la foule, même si certains s’occupaient de vérifier le comportement de leurs compagnons, ou de ménager des espaces sécurisés par lesquels les femmes pouvaient passer sans craindre d’irrespect lié à la foule. Des actes de délinquance aux abords de la place ont été rapportés.

Welcome to Revolutionland

La Révolution est un grand motif de fierté nationale pour les Egyptiens. Prolifèrent partout les colifichets et objets divers aux couleurs de la Révolution, de l’Egypte, ou à l’effigie caricaturale de Moubarak. Les chansons qui font des déclarations d’amour à la patrie et à la glorieuse jeunesse colonisent toutes les radios et télévisions, et les publicités ne sont pas en reste pour titiller la fibre nationaliste. En ce moment, le sentiment national semble se résumer à la glorification de la Révolution. Et la Révolution semble se résumer à un épisode définitif, immédiatement mythologisé et figé dans sa réécriture émotionnelle et patriotique.

Pendant les fameux 18 jours, et encore quelques semaines après, on vous peignait le drapeau égyptien d’autorité et fraternellement sur la main ou la joue, aujourd’hui c’est un business attrape-touristes.

Effervescence et division politiques

Les manifestants ne parlaient pas d’une seule voix ce vendredi. Déjà, pendant la Révolution, les opposants au « régime » dans son intégralité se différenciaient de ceux qui voulaient simplement la chute de Moubarak, les légalistes des jusqu’aux-boutistes. Aujourd’hui, ceux qui ont été frustrés par le « oui » au référendum sur les amendements constitutionnels continuent à insister sur le danger pour la démocratie que représenterait la rédaction de la Constitution par un Parlement dominé par les Frères musulmans. Et selon eux, c’est ce qui arrivera avec les élections en septembre, la Confrérie étant la seule organisation assez importante aujourd’hui (et en septembre) pour avoir un grand groupe.

panneau de gauche: la dignité de la révolution n'est pas à vendre. panneau de droite: la Constitution d'abord

Le problème est presque ontologique : faut-il, pour défendre la démocratie, aller jusqu’à contrarier la volonté de la majorité ?

Des partis s’organisent, certes. Mais aucun ne semble bénéficier d’un large soutien populaire. Ces jours-ci, on ne compte plus les nouveaux partis (ou les déclarations de fondation, du moins, car le processus d’officialisation est une autre affaire). Les moyens diffèrent largement, entre les prospectus sur papier glacé et les tracts sur papier journal. Ce vendredi, le parti créé après la révolution qui semblait avoir le plus de moyens était celui de ‘Adl (justice). Il se revendique comme anti-idéologie, et  c’est tout juste s’il a un programme. Il se dit respectueux des valeurs traditionnelles, et progressiste, et garant des principes de la Révolution.

D’illustres inconnus distribuaient aussi des feuillets indiquant qu’ils se présenteraient à la présidentielle.

Les discussions politiques allaient bon train sur la place: où veut-on aller, vers plus de capitalisme, plus de socialisme, plus de libéralisme (économique, social- ici le terme de “libéral” veut presque plutôt dire séculariste, laïc) ou de conservatisme? Des socialistes contre le jugement des civils devant les tribunaux militaires,  des “libéraux” manifestent pour la Constitution d’abord, d’autres demandent un conseil présidentiel civil (deux demandes qui paraissent hors de saison), d’autres encore s’adonnent à la nostalgie Nasser. La popularité de l’ancien Président et du socialisme arabe étaient visibles à travers ses portraits, les cartes à son effigie et les programmes que certains groupes distribuaient. Il existe effectivement un parti nassériste (présent sous Moubarak) mais même en-dehors de cette mouvance, l’époque Nasser est souvent idéalisée.

Dictature militaire ou paranoïa des activistes ?

La situation est assez confuse, il faut bien l’admettre. Certains activistes s’inquiètent énormément du CSFA. Ils ne représentent qu’une minuscule partie de l’opinion. Ils ont l’impression que la dictature militaire qui était en place sous Moubarak perdure, que le changement n’est que de façade. Ils sont confortés dans cette opinion par la censure qui touche le sujet de l’armée et la brutalité avec laquelle sont traités les opposants au CSFA (arrestations, interrogatoires, jugements militaires). Depuis février, selon certaines organisations, cinq mille militants auraient été arrêtés.

"le peuple veut un conseil présidentiel civil"

De plus, les membres de ce conseil restent assez mystérieux, ce qui contribue à entretenir l’impression de manipulation. Depuis quelque temps, le noyau dur des activistes manifeste pour la démission du CSFA et son remplacement par un conseil présidentiel civil. Cette demande est pour beaucoup irréaliste, si longtemps après la chute de Moubarak, et trop peu de temps avant les élections. Certains insistent pour différencier l’armée, qui mérite toujours son immunité, du Conseil, qui, ayant un rôle politique, devrait accepter de se soumettre à la critique.

Par ailleurs, les mesures que prend le CSFA avant les vendredis de manifestation importante, pour désamorcer l’impatience, ont tendance à agacer. Elles sont vues comme des miettes que l’armée jette au peuple pour le faire tenir tranquille.  Cette semaine, c’était l’annonce de l’ouverture de la frontière à Rafah vers la bande de Gaza, sauf pour les hommes entre 18 et 40 ans, et sauf les vendredis, (dernièrement, les manifestations pro-Palestine étaient très nombreuses et virulentes) et l’inculpation de meurtre sur la personne des manifestants de la révolution de Moubarak et de ses fils.

La décision de l’armée et de la police d’être absentes lors de la manifestation de ce vendredi, officiellement pour éviter des affrontements entre jeunes trop opposés à l’armée et forces de maintien de l’ordre, a été considérée par certains comme une manière d’inciter  les délinquants à agir en toute impunité, soit pour augmenter l’hostilité d’une partie de la population envers la Révolution, soit pour permettre à l’armée de renforcer son contrôle en toute légitimité, pour des raisons de sécurité.

Boycott des Frères musulmans ?

Officiellement, les Frères musulmans boycottaient la manifestation, au motif qu’elle ne ferait qu’appeler à l’hostilité envers l’armée, et parce qu’ils sont favorables à un retour à la normale. Cependant, place Tahrir, des jeunes Frères musulmans étaient présents et distribuaient des prospectus. Depuis la révolution, le mécontentement d’une partie des jeunes des Frères musulmans envers la direction de la confrérie, trop conservatrice, se fait de plus en plus sonore.

La majorité silencieuse

Par définition, il est difficile de savoir ce qu’elle pense…  Elle partage vraisemblablement l’agréable sentiment de fierté nationale, l’inquiétude pour la stabilité et le marasme économique que diffusent les médias d’Etat et aussi OnTV, la chaîne du magnat Naguib Sawiris. Confrontés à l’aggravation des problèmes d’insécurité (la police ne s’est pas encore remise à travailler correctement, si tant est qu’elle l’ait fait un jour, et des prisons ont été ouvertes pendant la Révolution précisément pour créer de l’insécurité), à la frilosité du marché de l’emploi (un huitième des emplois est lié au tourisme, qui a dramatiquement chuté), à l’augmentation du prix des importations (la livre égyptienne avait beaucoup baissé), beaucoup accusent la « Révolution » de n’avoir fait qu’empirer les conditions de vie déjà difficiles de la majorité de la population.

Quelques jours après cette manifestation, les instances dirigeantes n’ont rien fait de particulier, le procès de Moubarak est encore ajourné, et des sources judiciaires ont laissé filtrer qu’il n’y avait pas de preuves convaincantes de l’implication directe de Moubarak dans la mort des manifestants.

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Sur la place Tahrir, les anti-Moubarak restent déterminés

Le Caire n’est plus paralysé, mais la place Tahrir est toujours occupée par les dizaines de milliers de manifestants qui réclament le départ de Moubarak et l’avènement de la démocratie. Reportage.

Au Caire, la vie semble reprendre son cours normal: magasins rouverts, rues encombrées, bruit, agitation et clins d’oeil aux étrangères… Les vendeurs de pain, de fruits et légumes, assis sur les trottoirs ou affairés derrière leur charrette attelée à un âne, les enfants vendeurs de mouchoirs, tous ont retrouvé leur poste. Le couvre-feu a été repoussé à huit heures du soir. La plupart des administrations et universités sont censées fonctionner comme d’habitude.

Mais, ce mardi, ils sont encore des centaines de milliers à affluer sur la place Tahrir. Les tentes de camping et les bâches y poussent toujours comme des champignons.

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Une petite fille gambade autour des pierres qui écrivent le mot "Irhal" : va-t-en!

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