Category Archives: Tahrir

A qui profite le crime ?

Que l’armée ait eu intérêt à susciter ces violences est assez invraisemblable. Il serait bien plus logique qu’elle cherche à profiter de la confiance du public  pour conserver sa position et ses privilèges de garant de la nation. Pourquoi, en effet, souhaiterait-elle montrer au peuple qu’elle ne le défend pas, mais l’attaque ? Pourtant, cette question n’est valable que si, réellement, la majorité des Egyptiens se met à accuser l’armée d’avoir attaqué les Coptes, ce qui n’est peut-être pas être le cas. Ce qui n’empêche pas les tensions interreligieuses d’exister, malheureusement.

L’armée dispose d’un énorme capital de confiance et de vénération de la part du peuple égyptien, pour plusieurs raisons. Les guerres ont soudé le pays autour de l’armée. La propagande officielle n’a jamais été avare de l’image du soldat sauvant la nation, de défilés, de glorification de la guerre d’octobre –certainement parce que le pouvoir était détenu/ est détenu/ par des militaires. Enfin, pendant le soulèvement de janvier/ février, l’armée a soutenu la révolution, en ne l’attaquant pas, et en conseillant à Moubarak de partir.

Pourquoi certains activistes pensent-ils à une manipulation de l’armée?

La thèse de l’armée cherchant à susciter la violence et le chaos repose sur l’idée toute simple que l’armée et la police spéciale resteront au pouvoir tant que la loi d’état d’urgence restera en place, et que cette loi restera tant que la situation paraîtra dangereuse. C’est cette idée qui est principalement mise en avant par les activistes hostiles au régime militaire.

L’état d’urgence était censé disparaitre le 30 septembre dernier. Mais les événements d’août à l’ambassade israélienne (prise par des manifestants qui n’ont pas eu grande difficulté pour ce faire – certes il y a eu des arrestations après coup) ont permis de renouveler l’état d’urgence sans évoquer de fin.

Implication des anciens du régime Moubarak ?

On a une autre hypothèse, la thèse des foloul, c’est-à-dire des « restes » du régime de Moubarak. C’est une explication donnée par les média officiels, et par les Frères musulmans.

En cherchant à diviser le peuple et l’armée, ils discréditeraient la Révolution et regagneraient leur capital sympathie.

Cela dit, comment peuvent-ils espérer revenir? Les anciens candidats du PND (Parti National Démocratique, parti de Moubarak, dissous) n’auront même pas le droit de se présenter aux prochaines élections… Du moins c’est ce qui ressortait de l’amendement voté cette semaine, après beaucoup d’agitation, qui interdisait aux indépendants de se présenter, en établissant un scrutin seulement de liste : et tous ces candidats se seraient présentés comme indépendants, n’ayant pas encore reformé de grand parti.

Cependant, l’ouverture des inscriptions aux candidats aux élections législatives, ce mercredi, a vu des anciens membres du PND réussir à s’inscrire. Un magnat de la santé, nommé secrétaire général du PND dans les derniers jours du régime Moubarak parce qu’il était considéré comme un progressiste, Hossam Badrawi, avait déjà le 20 septembre fait reconnaître officiellement son parti (Ittihad- Unité).

Il faut aussi évoquer la thèse d’un complot de l’étranger concoté par, au hasard, et pêle-mêle: Etats-Unis, Iran, Israël, Arabie saoudite, etc. pour déstabiliser l’Egypte.

De vraies tensions interreligieuses

Il est néanmoins indéniable que la tension croît entre musulmans et chrétiens dans les quartiers/villages pauvres et peu éduqués. Il n’est même pas besoin d’aller jusqu’au risque de guerre civile évoquée par les adeptes des théories du complot,à savoir que les anti-coptes sont des salafistes manipulés par l’Arabie saoudite et que les Coptes violents cherchent à faire envahir l’Egypte par des puissances étrangères pour les protéger. L’égalité des chances est loin d’être respectée partout. Les brimades et les insultes envers les chrétiens sont monnaie courante dans certains endroits.  Il est vrai que les attaques envers les Coptes ne sont pas restées verbales. Des Coptes ont été tués parce que Coptes, sous Moubarak et depuis la Révolution. La construction ou la rénovation d’églises, dans le Sud de l’Egypte et dans les quartiers pauvres, reste une source de tensions: elle doit être autorisée par les les autorités locales, qui bien souvent refusent, de crainte d’irriter la population, ou, comme on l’a vu à Marynab, même avec autorisation, la population peut s’enflammer. Les rumeurs de complot, de Coptes retenant des chrétiennes converties à l’islam prisonnières dans des églises circulent aussi.  Il est vrai aussi que certains jeunes Coptes se sont radicalisés. La crispation de certains membres de la communauté musulmane est peut-être à mettre sur le compte d’une radicalisation  de l’islam de ceux qui regardent vers le Golfe, soit parce qu’ils en reviennent (ayant émigré à cause du chômage en Egypte), soit par effet de mode; ou encore sur le processus classique du bouc émissaire (la situation économique n’étant pas brillante pour une grande partie de la population, pourquoi ne pas blâmer la minorité); ou encore sur la participation active de la propagande d’Etat hier, et peut-être encore aujourd’hui, prompte à donner de l’importance à des affrontements interreligieux pour détourner l’opinion de l’absence de liberté politique.

Lorsque les Coptes ont protesté cette semaine, certes des musulmans les ont accompagnés,, certes tous ont pleuré pour les morts,  certes des salafistes ont ensuite cherché à aider et ont partagé la peine des chrétiens, mais lorsque les marches, avant l’épisode tragique, ont traversé le Caire, la sympathie manquait: c’était une manifestation de plus, qui perturbe le traffic, et pour des revendications qui ne concernent même pas 10% de la population…

Aujourd’hui, la plupart des Egyptiens ont-ils perdu confiance en l’armée?

La question est débattue. On s’échange des anecdotes « mon chauffeur de taxi disait que », « mon neveu a entendu des enfants lui dire que »… A moins d’aller interroger tous les Egyptiens pour savoir ce qu’ils pensent, on ne saura pas ce qu’il en est. Un article d’AlMasry AlYoum pense que les Egyptiens font toujours confiance à l’armée. En tout cas, pour le moment, pas de deuxième 25 janvier en vue. Evidemment, décider de s’en prendre à l’armée n’est pas la perspective la plus réjouissante qui soit pour les manifestants pacifistes de janvier, surtout quand on a à l’esprit ce qui se passe en Libye, en Syrie ou dans le Golfe.

Un mystère reste la raison pour laquelle les Egyptiens ne sont pas plus nombreux à réaliser qu’ils sont manipulés par la télévision d’Etat et qu’ils pourraient regarder autre chose (beaucoup n’aiment pas ONTV parce que c’est Sawiris -copte- qui l’a fondée, et qu’il a souvent eu des propos malheureux sur les musulmans, mais il y en a d’autres: Al Jazeera, Al Hurra, TV25 ….). Certes ces chaînes sont privées mais les paraboles fleurissent partout, au moins dans les villes.

La vidéo suivante est le programme de 5 heures du mardi 12, d’une chaine de télévision égyptienne, Al Masriya: on interviewe divers passants sur ce qui s’est passé a Maspero. Tous indiquent croire a la culpabilité d’agresseurs “étrangers”, “venus de l’extérieur”. Ils répètent que les Musulmans et les Chrétiens sont “une seule main”.

L’armée proteste de son innocence

Dans une conférence de presse, mercredi 12 octobre, le Conseil suprême des forces armées laisse entendre que les manifestants coptes avaient l’intention de faire dégénérer l’événement, et affirment que l’armée n’a pas pu tirer sur les manifestants à balles réelles, et que des soldats ont bien été tués, contrairement au démenti apporté hier. Néanmoins, les funérailles de ces soldats sont secrètes et leurs noms ne seront pas dévoilés, “pour ne pas briser le moral de l’armée”…

Que l’armée ait initié ou non les attaques meurtrières n’est au fond que secondaire : n’aurait-elle pas pu protéger les manifestants, si elle n’était pas son assaillant ?

Il est possible que, les victimes étant Coptes, les soldats se soient dit que ce n’était pas bien grave, habitués qu’ils sont au discours sur les violences interconfessionnelles manipulées de l’étranger.

En outre, les manifestants coptes avaient fortement chatouillé le sentiment corporatiste des soldats les jours et les mois précédents : ils avaient déposé une plainte contre l’armée pour le passage à tabac qui a eu lieu quelques jours plus tôt, et cela faisait des mois qu’ils disaient à bas le moushir… Lors des funérailles des morts de Maspero, lundi soir, la foule (majoritairement des Coptes, mais beaucoup de musulmans) scandait aussi « A bas le Maréchal ! A bas Tantawi ! ».

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Abbassiya: seconde bataille des chameaux ou bataille de la communication?

C’est à une lutte de symboles que se livrent l’armée et les manifestants opposés au pouvoir militaire. Après les heurts de vendredi et samedi dans le quartier d’Abbassiya, des responsables militaires accusent de trahison nationale le Mouvement du 6 avril, et celui-ci réplique en dénonçant les méthodes et la rhétorique dictatoriales du Conseil suprême des forces armées.
Le vendredi 22 juillet, après plus de deux semaines de ré-occupation de la place Tahrir et pas de changement notable, des militants ont décidé d’aller protester devant le siège du Conseil suprême des forces armées contre la dispersion des sit-in de Suez et d’Alexandrie par l’armée. On ne sait pas pourquoi ils voulaient absolument manifester ce jour-là alors qu’une grande marche coordonnée était prévue pour le lendemain. Ils étaient un ou deux milliers. Ils sont arrivés à Abbasseya, le quartier où se trouve le siège du Conseil suprême des Forces armées. Dans ce quartier, l’armée avait installé des dispositifs de sécurité (grillages, murs de tanks) pour les empêcher de passer.
Après les déclarations de ces dernières semaines sur le manque de civisme des campeurs de la place Tahrir, tant des militaires que des Frères musulmans ou membres d’autres organisations islamistes, beaucoup croient que tout manifestant est un vaurien qui se prend pour un révolutionnaire, met à mal l’économie égyptienne, détruit les propriétés privées, et calomnie la grande armée patriote.
Aussi essuient-ils des jets de pierre, venant de voyous engagés pour l’occasion, ou alors d’habitants du quartier s’imaginant attaqués.
Le Conseil suprême des Forces Armées publie sa 69ème Déclaration, où il accuse le Mouvement du 6 avril d’organiser la méfiance entre le peuple et l’armée. Un général s’exprime à la télé vision pour indiquer que bien évidemment, c’est pour servir les intérêts d’agents étrangers.  Il accuse des sites internet non nommés de monter le peuple contre l’armée (twitter, facebook, c’est pour vous!), et il remercie ceux qui ont attaqué les manifestants de s’être interposés entre eux et l’armée…
Le mouvement répond qu’il n’était pour rien dans l’organisation de cette marche, et que le Conseil suprême cherche à discréditer les mouvements d’opposition pacifique qui demandent la réalisation des espoirs de la Révolution. Le mouvement du 6 avril est le mouvement de société civile le plus organisé: il date d’avant la Révolution (Mahalla, 2008) et a dorénavant une antenne dans chaque gouvernorat. Il avait en effet, ainsi que d’autres mouvements et partis de la Coalition Démocratique, appelé à une marche, mais le samedi 23 juillet! C’est la date anniversaire de la révolution égyptienne de 1952, qui fut d’ailleurs un coup d’Etat militaire. Cette marche voulait soutenir les objectifs de la Révolution et protester contre le pouvoir politique détenu par l’armée, et contre la persistance de la comparution de civils devant les tribunaux militaires.  Elle a bien eu lieu, et elle a eu aussi pour but de défendre le 6 avril contre la calomnie. Le cortège se chiffrait en dizaines de milliers selon les participants. Elle s’arrête devant le blocage d’Abbassiya, où manifestants et militaires s’observent de chaque côté des barbelés.  Le temps du “peuple et l’armée, une seule main” est bien fini ici.

photo de Gigi Ibrahim. Rue d'Abbasseya bloquée par un mur de tanks.

Le soir, des affrontements ont lieu à nouveau. Ils durent plusieurs heures, surtout dans les rues de traverse, où certains des manifestants se retrouvent bloqués.  (photos dans cet article du blog d’un journaliste d’Al-Masry Al Youm)
L’armée, bientôt rejointe par la police militaire et les forces de sécurité, reste passive et se contente de tirer en l’air, tandis que les pierres et les cocktails Molotov pleuvent. Les manifestants, dégoûtés, retournent à Tahrir dès qu’ils sortent du quartier.
D’après le Ministère de la Santé, les heurts ont fait plus de 300 blessés.
Le même jour, le Premier Ministre Essam Sharaf dit que le gouvernement a bien l’intention de réaliser les demandes de la révolution, mais qu’il y a façon et façon de réclamer, et que le dialogue est la meilleure option.
Comme d’habitude, l’armée gronde et le gouvernement rassure.
Les manifestants ont l’impression de revivre l’opposition à Moubarak, avec la même désinformation dans les médias, la même tactique de bataille de rue, comme celle des chameaux sur la place Tahrir le 2 février, et les arrestations au hasard.
Le lendemain, Dream 2, une chaîne de télévison privée, pourtant, renvoie une journaliste, Dina Abdel Rahman. Elle avait eu l’impudence de lire un éditorial du journal Tahrir, qui critiquait la position du Conseil militaire envers le 6 avril.
Lundi, le Ministre de la Santé a reçu certains jeunes de la Révolution et a annoncé que des enquêtes seraient ouvertes sur les événements d’Abbassiya.

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Pourquoi les sit-in continuent-ils ?

L’impatience a gagné des centaines de milliers d’Egyptiens. Plus de six mois après la chute de Moubarak, le « système » est toujours en place. Un énième remaniement ministériel vient d’avoir lieu, d’autres promesses ont été faites, les appels au calme se multiplient, qu’ils viennent des représentants de l’armée ou des Frères musulmans, voire des salafistes, qui traitent tous régulièrement de “voyous” (baltagya) les manifestants (pure tradition moubarakienne) mais des milliers de gens ont décidé de ré-occuper l’espace public- physiquement : d’où les sit-ins partout en Egypte, notamment l’occupation de la fameuse place Tahrir.

Début juillet, la colère explose à nouveau. D’abord à cause du report d’un mois, fin juin, du procès de l’ex-Ministre de l’Intérieur, Habib al-Adly, accusé d’avoir mené la répression de la révolte qui a détrôné Moubarak, et d’être ainsi responsable de plus de 800 morts. Ensuite avec la répression très brutale (entre 500 et 1000 blessés) d’une manifestation de familles de victimes de la Révolution, qui demandait justice, au Caire, le 28 juin. Les affrontements avec la police ont bien montré que la haine et la méfiance envers cet outil de la dictature de Moubarak est toujours présente, et les blessés, qu’elle est toujours en partie justifiée. Enfin, à cause de la libération, le 4 juillet, par le tribunal de Suez, de 14 policiers accusés d’être responsables des victimes de la Révolution.

Depuis le 8 juillet, la place Tahrir est à nouveau occupée jour et nuit. Les partis et les mouvements y ont établi des stands, et les « angry youg men » et « women », et les plus vieux, et les enfants, et les familles, y plantent des tentes, y apportent de l’eau, des vivres, leur wifi, leur téléphone, leurs feuilles de dessin, de l’optimisme, de la détermination, enfin de quoi s’installer, et de quoi combattre, en s’armant contre une chaleur infernale, ce qui leur semble être une contre-révolution par inertie. De très grands rassemblements ont eu lieu le vendredi 8, le mardi 12, et le vendredi 15 (appelé jour du dernier avertissement; photos).

Tahrir le 8 au soir, photo de Gigi Ibrahim

Essam Sharaf, à qui les révolutionnaires faisaient pourtant vraiment confiance lors de son investiture, a été appelé à démissionner. Son discours du dimanche 10 juillet, jugé expéditif et décevant, n’a pas vraiment apaisé les esprits. Il n’y avait pas de consensus de toute la place à ce sujet, malgré tout. Il avait promis de le faire s’il n’arrivait pas à démocratiser rapidement l’Egypte. Certains lui rappellent sa promesse. Le Conseil suprême des Forces armées suscite de plus en plus largement la méfiance. Au début, seuls quelques méfiants s’en défiaient, maintenant, il passe pour la marionnette de Moubarak, ou au contraire pour son maître, et au mieux pour un ensemble de vieux généraux totalement incapable de comprendre les aspirations actuelles de l’Egypte. Le Conseil suprême des Forces armées est la haute autorité militaire qui a la réalité du pouvoir en Egypte. Il y a effectivement un gouvernement civil provisoire, mais il dépend du bon vouloir de cette autorité. Ainsi les ministres doivent-ils lui prêter serment… Les décrets pris par ce Conseil sont largement plus fréquents que ceux du gouvernement, et n’ont pas besoin de l’approbation de ce dernier pour entrer en vigueur.

"à bas le régime militaire" photo de Gigi Ibrahim

Malgré les déclarations et mesures de ces derniers jours, les revendications des manifestants n’ont pas été satisfaites. La déclaration du Conseil militaire, le 12 juillet, notamment, disant à mots couverts l’agacement qu’il ressentait face aux manifestations, a été très mal prise. Aussi l’occupation continue-t-elle.

Les partis et les mouvements ayant appelé à la manifestation, notamment la Coalition de la Révolution, le Front pour la Justice et la Démocratie, le parti Karama (Dignité) etc. demandaient :

– le jugement public des officiers impliqués dans les morts de la répression du soulèvement qui a détrôné Moubarak ; cette demande n’a pas été satisfaite, bien qu’elle ait été entendue. Le 12 juillet, le Premier Ministre Sharaf a déclaré que des tribunaux réservés à ces cas seraient mis en place pendant l’été, malgré les vacances habituellement prises par les juges à ce moment-là. On attendait de voir. Le lendemain, près de 600 policiers sont mis à pied, mais sans jugement préalable !

– un jugement rapide et public de la famille Moubarak et des symboles de la corruption du régime déchu : rien du côté des Moubarak, en revanche le début du procès du Ministre de l’Information, Anis al Fiqqi, a été retransmis à la télévision. L’ancien Président est censé être jugé le 3 août, mais son avocat ne cesse de dire que sa santé est très mauvaise, qu’il est à l’article de la mort, et encore ce dimanche, le 17!

– l’annulation des jugements de civil par des tribunaux militaires : le Conseil suprême des Forces armées a entendu cette demande: il a déclaré qu’il réserverait les jugements militaires aux cas de violence, viol, etc. et qu’il ne s’en servirait plus pour juger les activistes arrêtés dans les manifestations. Mais ce n’est pas la première fois qu’on entend une semblable promesse, non suivie d’effets.

– la révocation de la loi anti-grèves et anti-manifestations : c’est une loi passée après la chute de Moubarak pour « éviter le chaos et protéger la stabilité et le travail », aucune déclaration n’a été faite à ce sujet;

– la limitation de l’autorité du Conseil suprême des forces armées

– de refaire un budget de l’Etat plus favorable aux pauvres ; sur ce point, les syndicats rajoutaient qu’ils souhaitaient un salaire minimum de 1200LE (il avait été élevé jusqu’à 700 LE il y a environ un mois et demi), et un salaire maximum de 15 fois ce salaire minimum

– l’interdiction de se présenter aux deux mandatures à venir pour les ex-membres du PND.

Le Mouvement du 6 Avril (il a plusieurs pages facebook, plusieurs réseaux d’information, et une page par région) a déclaré poser comme conditions à son départ de la place : le renvoi du procureur général, Abdel Magid-Mahmoud,

marche vers les bureaux du procureur général, le 20 juillet, photo de Mona Seif

le renvoi de Gawdat El-Malt, le Président de l’Organisation chargée de contrôler les fraudes (à cause de la lenteur des procès contre les dignitaires du régime de Moubarak) et un remaniement des ministères et des institutions publiques pour en renvoyer les restes de la période Moubarak.

Cinquante manifestants seraient en train de continuer une grève de la faim.

photo de Tahrir le 19 juillet, prise par Gigi Ibrahim

Une grande partie des manifestants a l’intention de rester au moins jusqu’au début du Ramadan, qui commence le 1er août.

Une invitation facebook (page en anglais), de nature festive et religieuse autant que sociale et politique, a de toute façon déjà été lancée pour la rupture du premier jeûne du vendredi, Chrétiens et Musulmans ensemble, place Tahrir. Initialement, c’était une idée de l’ANC (Baradei) mais son succès dépasse l’audience de ce parti.

Certains des manifestants expliquent qu’il restent, bien sûr pour faire pression, mais aussi à cause de la fascination qu’exerce sur eux cette société miniature de Tahrir. Une société avec tous les âges, presque tous les courants d’opinion, et tous les problèmes (pauvreté, vols, harcèlement) que connaît la société égyptienne, mais sans police (ou plutôt, avec un service de sécurité composé de volontaires, parfois aussi brutaux que la police, parce qu’ils ont eu, par exemple, maille à partir avec une attaque de vendeurs itinérants, et parfois plus civils), sans institutions: bref, une tabula rasa où l’on pourrait écrire tous les rêves.

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Remaniement ministériel : beaucoup de bruit pour rien

Annoncé pour le lundi 18 juillet, 11ème jour de ré-occupation de la place Tahrir, le remaniement minsistériel a traîné jusqu’au jeudi. Cette mesure ne répond guère aux attentes des manifestants: elle leur semble artificielle, le gouvernement n’ayant qu’un pouvoir limité, toutes ses décisions devant recevoir l’aval du Conseil suprême des froces armées. Le Premier Ministre du gouvernement de transition, Essam Sharaf, dont certains avaient récemment demandé la démission, a annoncé que ce n’était qu’ « un début » dans la réalisation des demandes des protestataires de toute l’Egypte,  mais sans dire quelle serait la suite de ce début.

Qui plus est, plusieurs ministres très contestés sont maintenus en place.

Ainsi Mansour El-Eissawi, le Ministre de l’Intérieur, très controversé évidemment, à cause de la persistance de la brutalité policière et Mohamed Abdel-Aziz El-Guindy, Ministre de la Justice, critiqué aussi à cause de la lenteur des procès contre les figures du régime Moubarak, gardent leur poste.

Des membres du PND restent aussi, comme le Ministre de la  Coopération Internationale et de la Planification Fayza Aboul-Naga, et le Ministre de l’Environment Maged George, ainsi que le Ministre de l’ Education Gamaleddin Moussa. Avec des pourcentages avoisinant les 30 ou 60% d’illettrés suivant l’âge et le sexe, c’est pourtant un secteur critique.

Des personnalités trop associées au régime précédent ont quand même été renvoyées, comme Zahi Hawass, le très controversé Ministre des Antiquités, soupçonné de corruption, très lié au NPD, mégalomane, et il a presque été remplacé par Abdel-Fattah El-Banna, mais des doutes sur l’intégrité de ce dernier ont surgi, aussi la question est-elle encore en supsens.

Le Ministre de l’Economie et des Finances, Samir Radwan, a aussi été remercié. On lui reprochait d’avoir appartenu au PND de Moubarak, et pire encore, d’avoir été membre du Comité dirigé par Gamal Moubarak, le fils de Hosni. Il a été remplacé par Hazem Beblawi, économiste de renom. Il écrivait un papier hebdomadaire dans le journal d’Etat Al-Ahram, où il défendait vigoureusement les principes économiques du libéralisme. Il y critiquait également la politique économique de Moubarak. Il est l’un des membres fondateurs du Parti Social Démocratique Egyptien. Sa première interview accordée au Shorouq a pourtant déçu ceux qui attendaient de lui la mise en place d’un budget répondant aux désirs de “justice sociale” exprimés pendant la Révolution et les innombrables manifestations aux revendications sociales qui ont lieu depuis février. Il a en effet déclaré : « Si nous modifions le budget –qui a été établi légalement et avec l’accord du gouvernement- nous trouverons tous les jours quelqu’un qui nous demandera de le modifier encore une fois. »

Comme preuves de sa bonne volonté, Sharaf a nommé chargé de portefeuille du Développement politique et de la Transformation démocratique, le Dr. Ali Al Selmy, également deuxième vice-Premier Ministre et détenteur du portefeuille de l’investissement et des affaires publiques. C’est l’ancien Premier Ministre du Cabinet fantôme du Wafd.

Bahey al-Din Hassan, directeur de l’Institut du Caire d’Etude des Droits de l’Homme, s’est vu proposer le poste de chargé des droits de l’homme au ministère de l’Intérieur, mais il l’a refusé, car ce poste lui paraissait tout à fait creux.

(photo by Gigi Ibrahim) graffiti:"le peuple n'a pas cessé de vouloir la liberté= le peuple veut ENCORE la liberté"

D’autres ministres ont été remplacés, comme celui de l’Education supérieure et de la Recherche scientifique.

Le Ministre des Affaires étrangères avait démissionné de lui-même dimanche. Orabi était entré en fonction à la mi-mars, quand son prédécesseur, Nabil al Arabi, avait quitté son fauteuil ministériel pour celui de secrétaire général de la Ligue arabe. Orabi n’était guère aimé, principalement parce qu’il était ambassadeur en Allemagne quand les Moubarak avaient assidûment profité des soins prodigués par les hôpitaux allemands. Mohammed Kamel Omar, diplomate, a été choisi pour le remplacer principalement parce qu’il n’était pas très connu et ne risquait pas de se voir associé à la période Moubarak infamante. Néanmoins, le Conseil suprême des forces armées a indiqué qu’il n’approuvait pas la démission de Orabi. Jeudi, finalement, le changement a été accepté.

Le Wafd, parti libéral économiquement, est en bonne place dans ce gouvernement, avec le Ministre de l’Economie, mais aussi Mounir Fakhri Abdel-Nour, le Ministre du Tourisme, et Osama Heikal, nouveau Ministre de l’Information. Un seul homme de gauche a été nommé : Gouda Abdel-Khaleq, comme Ministre de la Solidarité.

Ce remaniement semble beaucoup de bruit pour rien aux manifestants, et apparaît comme une concession honteuse à l’autre bord, par exemple aux anciens syndicats affiliés au PND de Moubarak. En tout cas, il était un tel casse-tête qu’il a envoyé le Premier Ministre à l’hopital en début de semaine pour fatigue intense…

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Pourquoi les élections législatives ont-elles été repoussées ? ou Qui a peur des Frères musulmans?

Elles étaient censées avoir lieu en septembre. Ce ne sera pas le cas, a annoncé le Conseil suprême des Forces armées. Elles auront lieu vraisemblablement en novembre.

Le report des élections législatives a été annoncé pour satisfaire une partie de l’opinion. En effet, depuis l’approbation massive du replatrâge de la Constitution lors du référendum d’avril, certains protestent et réclament une Constitution avant les élections, ou au moins le report des élections. Ce sont des activistes qui étaient opposés à ce vote d’avril parce qu’ils voulaient une Constitution minimaliste mais démocratique, et tout de suite, et des libéraux, c’est-à-dire, dans le lexique de la vie politique égyptienne, des sécularistes militants. Bien sûr, on rétorquait à ceux qui voulaient quand même une commission pour rédiger rapidement une Constitution démocratique, qu’ils n’étaient eux-mêmes pas très au fait des us de la démocratie, puisqu’ils ne respectaient pas la volonté populaire qui avait donné son aval aux modifications de la Constitution.

Pour la manifestation et le sit-in à durée indéterminée du 8 juillet, l’un des mots d’ordre envisagés était d’ailleurs : « la Constitution d’abord ! ». Le plus fédérateur a finalement été : second vendredi de la colère. En effet, ce grand intérêt pour la Constitution ne vient que d’une partie de la population, beaucoup s’intéressent à des questions plus terre-à-terre.

Les échéances sont donc repoussées, mais leur ordre est maintenu : d’abord les élections, et ensuite la Constitution.

Mais pourquoi certains voulaient-ils « la Constitution d’abord ! » ?

Tout simplement parce qu’ils craignaient que les Frères musulmans ne soient les principaux rédacteurs de cette Constitution et ne fassent de l’Egypte un Etat islamique. Certes, diverses figures parmi les Frères musulmans ont voulu dissiper cette inquiétude, mais en vain.

Théoriquement, la Constitution qui fait de l’Egypte un régime militaire et présidentiel à l’excès avait été abrogée à la chute de Moubarak. Mais les amendements d’avril, concernant et libéralisant les conditions pour se présenter aux élections présidentielles, et limitant les pouvoirs de l’exécutif, l’ont de fait réactivée !

D’après les amendements d’avril aussi, néanmoins, le prochain Parlement élu a l’obligation de rédiger une Constitution.

Sa composition est donc primordiale puisque c’est elle qui déterminera les orientations de la Constitution. Or, vu l’état de la scène politique dans les campagnes à la chute de Moubarak, le parti qui apparaît comme pouvant mobiliser le plus de sympathisants dans toute l’Egypte paraît bien être les Frères musulmans. Depuis quelques mois, on assiste bien à une floraison de nouveaux partis, dont certains ont vraiment des moyens, comme El-Adl (la justice), ou bénéficient du soutien de militants motivés, comme les socialistes, mais il leur faut encore du temps pour se préparer.

Jusqu’à présent, certains partis et mouvements, comme l’Association nationale pour le Changement, d’El-Baradei, ont rendu publics leurs principes ou manifestes constitutionnels. Le mouvement du 6 avril débute une campagne de sensibilisation et de réflexion (page facebook).

Et récemment, le 7 juillet, juste avant la grande manifestation du vendredi, dans un timing conforme à ses habitudes (une concession la veille pour dégonfler la mobilisation), le Conseil suprême des forces armées a ré-affirmé qu’une nouvelle déclaration constitutionnelle, avant toute chose et pour dissiper les inquiétudes, serait édictée, qui déterminera les principes de la Constitution à venir.

Cependant, un Conseil national est déjà chargé de rédiger ces principes constitutionnels et a émis plusieurs recommandations, la dernière datant du 2 juillet ! Ce Conseil est composé de juristes et d’activistes.

Le texte demande un Etat civil et moderne, qui garantisse la liberté, la justice sociale et la dignité humaine.

L’article 2 est conservé. Il spécifie que la loi trouve sa source principale dans la sharia et que l’Islam est la religion de l’Etat. C’est un article qui pose problème mais que personne n’envisage de modifier, tellement les résistances seraient violentes et les dissensions fraternelles. Néanmoins le texte précisait que le gouvernement ne pouvait pas imposer de décrets religieux au peuple.

Enfin l’armée restait le protecteur de l’Etat, mais avec une obligation de consultation constante de la Cour suprême constitutionnelle.

La dernière déclaration des Frères musulmans ne fait rien pour arranger les choses: ils protestent contre l’idée d’un comité travaillant à la Constitution avant les travaux de l’Assemblée constituante proprement dite: mettre en place des principes qu’aucune Constitution ne pourrait modifier serait anti-démocratique. Ils appellent donc à une grande manifestation le 29 juillet, pour protester contre les protestataires! Selon eux, il y a en ce moment en Egypte une “minorité” qui dédaigne les intérêts de la majorité silencieuse…

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