Quelles mesures sensées le gouvernement a-t-il prises ?

Après les affrontements du dimanche 9 octobre entre l’armée, des civils armés et des Coptes, la question de la discrimination et de la violence pour motif religieux revient sur le devant de la scène.

Dès lundi, le gouvernement voit dans les récents événements le résultat d’un complot et annonce, après une réunion, (transcript officiel) qu’une enquête sera ouverte et les responsables punis (qu’ils soient des salafistes, des hommes de main payés par des dignitaires du régime déchu, ou qui que ce soit d’autre).

Une enquête est aussi ouverte pour découvrir les responsables des troubles à Marynab.

Une commission est mise au place pour aider au dialogue intercommunautaire.

Une loi qui doit être votée de manière imminente depuis cinq ans est remise à l’ordre du jour. Il s’agit de la « légalisation des lieux de culte illégaux ». Cette loi a déjà été plusieurs fois sur le point d’être votée depuis la démission de Moubarak.

 

Enfin, un nouvel article est envisagé pour le Code Pénal, une « loi d’égalité » : il s’agit d’interdire plus sévèrement la discrimination basée sur le genre, la race, la langue ou la religion. Les peines peuvent aller jusqu’à une peine de prison ou une amende de 30 ou 50 000 livres égyptiennes. Cet article attendait l’approbation du Conseil suprême des forces armées depuis déjà deux mois.

Mardi, le Ministre de l’économie, Hazem alBeblawi, annonce sa démission. Il a, dit-il, les mains liées dans son Ministère, et ne put faire aucune réforme économique, et celles qui sont passées ne lui plaisent pas, et le traitement de la manifestation des Coptes ne lui donne pas envie de continuer avec ce gouvernement. Mais après un entretien d’une demi-heure avec le Maréchal Tantawy, chef du Conseil suprême des forces armées, il reprend sa démission. Des rumeurs de démission du gouvernement ont circulé aussi.
Ce n’est pas la première fois que les ministres semblent débordés par les catastrophes de la rue, par le traitement de la situation par l’armée, et  par la couverture médiatique desdits événements. Comme à chaque fois, le Conseil suprême des forces armées leur conseille gentiment de prendre sur eux.

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La propagande d’Etat

Dimanche 9 octobre, lors des affrontements qui ont conduit à la mort de presque une trentaine de manifestants Coptes, les télévisions d’Etat et les télévisions privées avaient un discours bien différent. Tandis que la version officielle accusait les Coptes d’attaquer l’armée, les chaînes privées offraient une couverture plus nuancée.

Le résultat ?

Poussés par la propagande d’Etat, des hommes sont descendus dans la rue pour apprendre aux Chrétiens à attaquer la glorieuse et bienveillante armée, et ont ainsi terrorisé, par exemple, la place Tahrir.

« les manifestants coptes jettent des pierres sur les policiers et soldats charges de la protection du bâtiment Maspero »

Certaines chaînes privées, comme Al-Hurra (chaîne américaine en arabe), ou OnTV (chaîne privée indépendante), ou TV25 (chaîne née après la Révolution, tirant son nom du soulèvement du 25 janvier), ont été menacées par des raids de la police militaire qui souhaitait empêcher la diffusion en direct des événements.

Les bureaux de la chaîne de télévision “25 janvier” ont fermé pendant 11 jours, en signe de protestation contre l’intrusion des forces armées dans le bâtiment le 9 octobre. Des Coptes y auraient  en effet trouvé refuge, pourchassés par des soldats. L’armée avait fini par quitter les lieux sans les avoir trouvés. La plupart des journalistes, sur le moment, ignoraient ces circonstances.

Le présentateur d’Al-Hurra argumente dans cette vidéo pour qu’on le laisse continuer à diffuser : ” je suis Egyptien ! je suis avec vous ! calmez-vous. C’est bon, ça suffit”

Dans la vidéo suivante, on entend la présentatrice de Al Masriya (l’Egyptienne), dire que : « il y a plus de 3 morts et 10 blessés parmi les soldats, et non pas par les israéliens mais par des fils de notre pays ! » « ils ont attaqué cette même armée qui nous a protégés pendant la révolution »

Dans cette vidéo, extraite d’un reportage d’une autre chaîne d’Etat, Al Awla (la première), on entend le dernier soldat dire « ils nous ont frappé, ils nous ont tiré dessus, les Chrétiens, fils de chiens ».

Le Premier Ministre fait une déclaration dans la nuit de dimanche à lundi. Il ne dit pas grand-chose, hormis que l’Egypte est en danger et qu’il faut se méfier d’un complot extérieur.
Le lendemain, le lundi, la même version est reprise : des mains invisibles ont fomenté les troubles intercommunautaires, puis ont attaqué les Coptes. L’armée n’y est pour rien.

Mardi, le ministre de l’Information, Osama Heikal, pas le moins du monde ébranlé, déclare que les chaînes de télévision d’Etat ne sont pour rien dans la désinformation. Il pense que la couverture des événements par les médias d’Etat était impartiale, assure qu’il va demander une enquête, et qu’il présentera des excuses s’il y a lieu.

Il avertit aussi que toute personne répandant des rumeurs sur la télévision d’Etat aura à répondre de ses actes. Il vise tous les activistes et journalistes qui ont été outrés par la couverture officielle des événements, car, selon eux, elle incitait la population à descendre attaquer les Coptes pour « protéger » l’armée.

Comme d’habitude, les responsables de ce chaos sont, pour les officiels, des agents de l’étranger, ou bien des « foloul », c’est-à-dire des restes du régime de Moubarak, qui cherchent à diviser le peuple et l’armée. Pour prévenir cette division de la nation, la télévision d’Etat diffusait aujourd’hui abondamment des images de l’armée victorieuse dans la guerre d’octobre.

Pour expliquer pourquoi les Coptes sont persécutés, la doxa officielle fait aussi appel à la menace salafiste, censément grassement payée par l’Arabie saoudite pour déstabiliser l’Egypte.

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Egypte : des manifestants Coptes massacrés

Dimanche dernier, au Caire, des « éléments non identifiés », selon toute vraisemblance les « forces de l’ordre » et des hommes en civil mais armés, ont fait plus d’une trentaine de morts et de deux cent blessés en dispersant une manifestation pour les droits des Coptes.

La marche « de la colère » est partie d’un quartier du Caire majoritairement copte ( à Shubra) pour atteindre « Maspero », le bâtiment de la radio et de la télévision d’Etat. Les protestataires étaient principalement Coptes.

Deux heures environ après le début de la marche, vers six heures, les manifestants subissent des jets de pierres. Ils s’arrêtent, certains répondent, puis après quelque temps, le mouvement reprend. Lorsque la marche, de plusieurs milliers de personnes, principalement des Coptes, arrive à Maspero, elle est accueillie par des tirs à balles réelles. Des véhicules de l’armée foncent sur la foule et écrasent de nombreuses personnes.

Certains des manifestants répondent par des jets de pierre, affrontent les forces de l’ordre, c’est-à-dire la police militaire et la police anti-émeute, et brûlent au moins un  de leurs véhicules. Les affrontements continuent quelques heures, des « civils » caillassent les manifestants, certains restent pour répliquer, d’autres s’enfuient vers la petite place adjacente, Abedl Moniem Reyad, d’autres carrément vers la place Tahrir (qui est à à peine 15 mn de marche), et les affrontements se déplacent apr là aussi, certains passants se retrouvant attaqués avec des bâtons ou des pierres, aux cris de « il est copte », sous le regard indifférent de l’armée.

Il faut dire qu’à ce moment-là, la version officielle, propagée par les télé d’Etat, est que les Coptes ont attaqué les soldats et fait au moins trois morts et vingt blessés.

Encore une « bavure » de l’armée et des forces de sécurité

Après le soulèvement de janvier/février et la démission de Moubarak, les manifestations se sont multipliées dans toute l’Egypte. Les Egyptiens n’ont plus peur de descendre dans la rue.

Pourtant, les morts de ce dimanche interviennent juste quelques jours après que la précédente manifestation copte a été accueillie avec violence (Dans cette vidéo, on voit des policiers de l’armée frapper violemment et longuement un homme à terre, malgré les protestations d’un officier).

La communauté copte a déposé une plainte contre le chef de la police militaire.

Bien plus tôt dans l’année déjà, le 9 mars dans l’après-midi, l’armée et des « baltageya » (voyous armés) avaient déjà dispersé violemment la « deuxième occupation de la place Tahrir » : tous les soirs, malgré le couvre-feu, ils venaient protester contre la lenteur des changements après la Révolution.

Le 9 avril dans la nuit, l’armée et des baltagya mettent brutalement fin à la manifestation du vendredi, en faisant deux morts, manifestation exceptionnelle car elle avait vu arriver à la fin de la journée quelques soldats qui voulaient dénoncer la mainmise de l’armée sur l’Etat et l’organisation interne de l’armée, autocratique, corrompue, sclérosée.

Le 14 avril, après les violences (presque une quinzaine de morts) ayant frappé la communauté copte dans des quartiers pauvres du Caire (Moqattam et Sayyeda Aïcha), violences faisant elles-mêmes suite à une histoire d’amour interconfessionnelle contrariée et responsable de deux morts, les Coptes qui manifestaient depuis plusieurs semaines devant Maspero ont été violemment attaquées par les forces de l’ordre et/ou des baltageyya, et il y eut de très nombreux blessés.

Les raisons de la colère

La manifestation était suscitée par les événements récents, c’est-à-dire l’attaque d’une église en Haute-Egypte dans la région d’Assouan, l’indifférence des pouvoirs publics, puis la violence avec laquelle avait été dispersée quelques jours plus tôt la manifestation copte précédente.

L’église de Marynab a été brûlée la semaine dernière, parce que les Coptes qui l’utilisent depuis les années 1980 voulaient la rénover, et que les autres habitants du village en ont pris ombrage.

Les manifestants demandaient aussi l’égalité effective pour les Coptes (par exemple dans l’administration) et le droit de construire ou rénover des églises facilement, et la démission du gouverneur d’Assouan qui avait plus tôt conseillé aux Coptes de ne pas jeter de l’huile sur le feu.

Les Coptes ont, depuis février, souvent fait des manifestations devant les fenêtres du Maspero, pour exprimer leur agacement de ne pas entendre leurs demandes relayées par les médias officiels.

Les Coptes chantaient aussi des slogans contre le régime militaire, ce qui n’a sans doute rien fait pour leur attirer la sympathie des forces de l’ordre,  réclamant la démission du Conseil suprême des forces armées et du Maréchal qui le dirige, Tantawy. Cette opinion n’est pas nouvelle, dans leurs manifestations du printemps à Maspero, ces slogans étaient déjà présents. Cette insatisfaction vient du sentiment de vulnérabilité des Coptes, car l’armée ne les défendait pas quand des membres de leur communauté étaient attaqués.  Des églises avaient déjà été attaquées, ainsi qu’un sit-in à Maspero, et plus d’une dizaine de morts étaient à déplorer. L’armée et la police militaire assument en effet le maintien de l’ordre depuis la Révolution, en coopération parfois avec la police ou la police anti-émeute. Maintenant, il ne s’agit plus de l’indifférence de l’armée, mais de son hostilité. Même si, évidemment, elle rejette toute responsabilité dans la mort des manifestants.

Témoignages en anglais :

Sarah Carr

Hani Bushra

Sharif Abdel Kouddous

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Après Moubarak, la télé marche encore au pas

Par Nadéra Bouazza (contributrice)

Nombre d’Egyptiens redoutent le conservatisme du Conseil suprême des forces armées, notamment envers les médias. La transition déçoit et la lenteur des réformes est imputée à l’armée.

On prend les mêmes et c’est reparti pour un tour? Le Conseil suprême des forces armées, d’abord perçu comme le garant de la révolution égyptienne et des demandes émanant de la place Tahrir, est dorénavant la cible de vives critiques. D’autant plus que les méthodes utilisées rappellent étrangement celles utilisées sous l’ère Moubarak, notamment à l’encontre des médias. L’état d’urgence réactivé, les journalistes craignent d’être à nouveau muselés.

 

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Sortir de Gaza par l’Egypte reste un calvaire

Par Nadéra Bouazza (contributrice)

Le 28 mai dernier, le Caire annonçait l’ouverture du point de passage de Rafah à la frontière Sud de la bande de Gaza. Le quotidien des Palestiniens du territoire soumis à un blocus israélien depuis 2006 a-t-il changé pour autant? Deux Gazaouis rencontrés par Nadéra Bouazza témoignent.

“Bloqués”. Voilà une situation quasi familière pour les Gazaouis. L’embargo israélien sur la bande de Gaza a été décrété par le gouvernement israélien au cours de l’été 2006. Depuis le début, l’Egypte d’Hosni Moubarak a participé à ce blocus en fermant le point de passage de Rafah, une des portes d’entrées vers le territoire palestinien, côté égyptien. Mais une fois Moubarak déchu, la position égyptienne a semblé évoluer, avec l’annonce, le 28 mai, de l’ouverture de la frontière de Rafah “de façon permanente”. Le quotidien des 1,6 millions d’habitants de la bande de Gaza a-t-il réellement changé depuis lors?

lire l’article en entier sur lexpress.fr

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Abbassiya: seconde bataille des chameaux ou bataille de la communication?

C’est à une lutte de symboles que se livrent l’armée et les manifestants opposés au pouvoir militaire. Après les heurts de vendredi et samedi dans le quartier d’Abbassiya, des responsables militaires accusent de trahison nationale le Mouvement du 6 avril, et celui-ci réplique en dénonçant les méthodes et la rhétorique dictatoriales du Conseil suprême des forces armées.
Le vendredi 22 juillet, après plus de deux semaines de ré-occupation de la place Tahrir et pas de changement notable, des militants ont décidé d’aller protester devant le siège du Conseil suprême des forces armées contre la dispersion des sit-in de Suez et d’Alexandrie par l’armée. On ne sait pas pourquoi ils voulaient absolument manifester ce jour-là alors qu’une grande marche coordonnée était prévue pour le lendemain. Ils étaient un ou deux milliers. Ils sont arrivés à Abbasseya, le quartier où se trouve le siège du Conseil suprême des Forces armées. Dans ce quartier, l’armée avait installé des dispositifs de sécurité (grillages, murs de tanks) pour les empêcher de passer.
Après les déclarations de ces dernières semaines sur le manque de civisme des campeurs de la place Tahrir, tant des militaires que des Frères musulmans ou membres d’autres organisations islamistes, beaucoup croient que tout manifestant est un vaurien qui se prend pour un révolutionnaire, met à mal l’économie égyptienne, détruit les propriétés privées, et calomnie la grande armée patriote.
Aussi essuient-ils des jets de pierre, venant de voyous engagés pour l’occasion, ou alors d’habitants du quartier s’imaginant attaqués.
Le Conseil suprême des Forces Armées publie sa 69ème Déclaration, où il accuse le Mouvement du 6 avril d’organiser la méfiance entre le peuple et l’armée. Un général s’exprime à la télé vision pour indiquer que bien évidemment, c’est pour servir les intérêts d’agents étrangers.  Il accuse des sites internet non nommés de monter le peuple contre l’armée (twitter, facebook, c’est pour vous!), et il remercie ceux qui ont attaqué les manifestants de s’être interposés entre eux et l’armée…
Le mouvement répond qu’il n’était pour rien dans l’organisation de cette marche, et que le Conseil suprême cherche à discréditer les mouvements d’opposition pacifique qui demandent la réalisation des espoirs de la Révolution. Le mouvement du 6 avril est le mouvement de société civile le plus organisé: il date d’avant la Révolution (Mahalla, 2008) et a dorénavant une antenne dans chaque gouvernorat. Il avait en effet, ainsi que d’autres mouvements et partis de la Coalition Démocratique, appelé à une marche, mais le samedi 23 juillet! C’est la date anniversaire de la révolution égyptienne de 1952, qui fut d’ailleurs un coup d’Etat militaire. Cette marche voulait soutenir les objectifs de la Révolution et protester contre le pouvoir politique détenu par l’armée, et contre la persistance de la comparution de civils devant les tribunaux militaires.  Elle a bien eu lieu, et elle a eu aussi pour but de défendre le 6 avril contre la calomnie. Le cortège se chiffrait en dizaines de milliers selon les participants. Elle s’arrête devant le blocage d’Abbassiya, où manifestants et militaires s’observent de chaque côté des barbelés.  Le temps du “peuple et l’armée, une seule main” est bien fini ici.

photo de Gigi Ibrahim. Rue d'Abbasseya bloquée par un mur de tanks.

Le soir, des affrontements ont lieu à nouveau. Ils durent plusieurs heures, surtout dans les rues de traverse, où certains des manifestants se retrouvent bloqués.  (photos dans cet article du blog d’un journaliste d’Al-Masry Al Youm)
L’armée, bientôt rejointe par la police militaire et les forces de sécurité, reste passive et se contente de tirer en l’air, tandis que les pierres et les cocktails Molotov pleuvent. Les manifestants, dégoûtés, retournent à Tahrir dès qu’ils sortent du quartier.
D’après le Ministère de la Santé, les heurts ont fait plus de 300 blessés.
Le même jour, le Premier Ministre Essam Sharaf dit que le gouvernement a bien l’intention de réaliser les demandes de la révolution, mais qu’il y a façon et façon de réclamer, et que le dialogue est la meilleure option.
Comme d’habitude, l’armée gronde et le gouvernement rassure.
Les manifestants ont l’impression de revivre l’opposition à Moubarak, avec la même désinformation dans les médias, la même tactique de bataille de rue, comme celle des chameaux sur la place Tahrir le 2 février, et les arrestations au hasard.
Le lendemain, Dream 2, une chaîne de télévison privée, pourtant, renvoie une journaliste, Dina Abdel Rahman. Elle avait eu l’impudence de lire un éditorial du journal Tahrir, qui critiquait la position du Conseil militaire envers le 6 avril.
Lundi, le Ministre de la Santé a reçu certains jeunes de la Révolution et a annoncé que des enquêtes seraient ouvertes sur les événements d’Abbassiya.

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Pourquoi les sit-in continuent-ils ?

L’impatience a gagné des centaines de milliers d’Egyptiens. Plus de six mois après la chute de Moubarak, le « système » est toujours en place. Un énième remaniement ministériel vient d’avoir lieu, d’autres promesses ont été faites, les appels au calme se multiplient, qu’ils viennent des représentants de l’armée ou des Frères musulmans, voire des salafistes, qui traitent tous régulièrement de “voyous” (baltagya) les manifestants (pure tradition moubarakienne) mais des milliers de gens ont décidé de ré-occuper l’espace public- physiquement : d’où les sit-ins partout en Egypte, notamment l’occupation de la fameuse place Tahrir.

Début juillet, la colère explose à nouveau. D’abord à cause du report d’un mois, fin juin, du procès de l’ex-Ministre de l’Intérieur, Habib al-Adly, accusé d’avoir mené la répression de la révolte qui a détrôné Moubarak, et d’être ainsi responsable de plus de 800 morts. Ensuite avec la répression très brutale (entre 500 et 1000 blessés) d’une manifestation de familles de victimes de la Révolution, qui demandait justice, au Caire, le 28 juin. Les affrontements avec la police ont bien montré que la haine et la méfiance envers cet outil de la dictature de Moubarak est toujours présente, et les blessés, qu’elle est toujours en partie justifiée. Enfin, à cause de la libération, le 4 juillet, par le tribunal de Suez, de 14 policiers accusés d’être responsables des victimes de la Révolution.

Depuis le 8 juillet, la place Tahrir est à nouveau occupée jour et nuit. Les partis et les mouvements y ont établi des stands, et les « angry youg men » et « women », et les plus vieux, et les enfants, et les familles, y plantent des tentes, y apportent de l’eau, des vivres, leur wifi, leur téléphone, leurs feuilles de dessin, de l’optimisme, de la détermination, enfin de quoi s’installer, et de quoi combattre, en s’armant contre une chaleur infernale, ce qui leur semble être une contre-révolution par inertie. De très grands rassemblements ont eu lieu le vendredi 8, le mardi 12, et le vendredi 15 (appelé jour du dernier avertissement; photos).

Tahrir le 8 au soir, photo de Gigi Ibrahim

Essam Sharaf, à qui les révolutionnaires faisaient pourtant vraiment confiance lors de son investiture, a été appelé à démissionner. Son discours du dimanche 10 juillet, jugé expéditif et décevant, n’a pas vraiment apaisé les esprits. Il n’y avait pas de consensus de toute la place à ce sujet, malgré tout. Il avait promis de le faire s’il n’arrivait pas à démocratiser rapidement l’Egypte. Certains lui rappellent sa promesse. Le Conseil suprême des Forces armées suscite de plus en plus largement la méfiance. Au début, seuls quelques méfiants s’en défiaient, maintenant, il passe pour la marionnette de Moubarak, ou au contraire pour son maître, et au mieux pour un ensemble de vieux généraux totalement incapable de comprendre les aspirations actuelles de l’Egypte. Le Conseil suprême des Forces armées est la haute autorité militaire qui a la réalité du pouvoir en Egypte. Il y a effectivement un gouvernement civil provisoire, mais il dépend du bon vouloir de cette autorité. Ainsi les ministres doivent-ils lui prêter serment… Les décrets pris par ce Conseil sont largement plus fréquents que ceux du gouvernement, et n’ont pas besoin de l’approbation de ce dernier pour entrer en vigueur.

"à bas le régime militaire" photo de Gigi Ibrahim

Malgré les déclarations et mesures de ces derniers jours, les revendications des manifestants n’ont pas été satisfaites. La déclaration du Conseil militaire, le 12 juillet, notamment, disant à mots couverts l’agacement qu’il ressentait face aux manifestations, a été très mal prise. Aussi l’occupation continue-t-elle.

Les partis et les mouvements ayant appelé à la manifestation, notamment la Coalition de la Révolution, le Front pour la Justice et la Démocratie, le parti Karama (Dignité) etc. demandaient :

– le jugement public des officiers impliqués dans les morts de la répression du soulèvement qui a détrôné Moubarak ; cette demande n’a pas été satisfaite, bien qu’elle ait été entendue. Le 12 juillet, le Premier Ministre Sharaf a déclaré que des tribunaux réservés à ces cas seraient mis en place pendant l’été, malgré les vacances habituellement prises par les juges à ce moment-là. On attendait de voir. Le lendemain, près de 600 policiers sont mis à pied, mais sans jugement préalable !

– un jugement rapide et public de la famille Moubarak et des symboles de la corruption du régime déchu : rien du côté des Moubarak, en revanche le début du procès du Ministre de l’Information, Anis al Fiqqi, a été retransmis à la télévision. L’ancien Président est censé être jugé le 3 août, mais son avocat ne cesse de dire que sa santé est très mauvaise, qu’il est à l’article de la mort, et encore ce dimanche, le 17!

– l’annulation des jugements de civil par des tribunaux militaires : le Conseil suprême des Forces armées a entendu cette demande: il a déclaré qu’il réserverait les jugements militaires aux cas de violence, viol, etc. et qu’il ne s’en servirait plus pour juger les activistes arrêtés dans les manifestations. Mais ce n’est pas la première fois qu’on entend une semblable promesse, non suivie d’effets.

– la révocation de la loi anti-grèves et anti-manifestations : c’est une loi passée après la chute de Moubarak pour « éviter le chaos et protéger la stabilité et le travail », aucune déclaration n’a été faite à ce sujet;

– la limitation de l’autorité du Conseil suprême des forces armées

– de refaire un budget de l’Etat plus favorable aux pauvres ; sur ce point, les syndicats rajoutaient qu’ils souhaitaient un salaire minimum de 1200LE (il avait été élevé jusqu’à 700 LE il y a environ un mois et demi), et un salaire maximum de 15 fois ce salaire minimum

– l’interdiction de se présenter aux deux mandatures à venir pour les ex-membres du PND.

Le Mouvement du 6 Avril (il a plusieurs pages facebook, plusieurs réseaux d’information, et une page par région) a déclaré poser comme conditions à son départ de la place : le renvoi du procureur général, Abdel Magid-Mahmoud,

marche vers les bureaux du procureur général, le 20 juillet, photo de Mona Seif

le renvoi de Gawdat El-Malt, le Président de l’Organisation chargée de contrôler les fraudes (à cause de la lenteur des procès contre les dignitaires du régime de Moubarak) et un remaniement des ministères et des institutions publiques pour en renvoyer les restes de la période Moubarak.

Cinquante manifestants seraient en train de continuer une grève de la faim.

photo de Tahrir le 19 juillet, prise par Gigi Ibrahim

Une grande partie des manifestants a l’intention de rester au moins jusqu’au début du Ramadan, qui commence le 1er août.

Une invitation facebook (page en anglais), de nature festive et religieuse autant que sociale et politique, a de toute façon déjà été lancée pour la rupture du premier jeûne du vendredi, Chrétiens et Musulmans ensemble, place Tahrir. Initialement, c’était une idée de l’ANC (Baradei) mais son succès dépasse l’audience de ce parti.

Certains des manifestants expliquent qu’il restent, bien sûr pour faire pression, mais aussi à cause de la fascination qu’exerce sur eux cette société miniature de Tahrir. Une société avec tous les âges, presque tous les courants d’opinion, et tous les problèmes (pauvreté, vols, harcèlement) que connaît la société égyptienne, mais sans police (ou plutôt, avec un service de sécurité composé de volontaires, parfois aussi brutaux que la police, parce qu’ils ont eu, par exemple, maille à partir avec une attaque de vendeurs itinérants, et parfois plus civils), sans institutions: bref, une tabula rasa où l’on pourrait écrire tous les rêves.

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