Tag Archives: gouvernement

Où donc va la “transformation démocratique” égyptienne ?

Le ministre Ali El-Selmy, chargé de portefeuille du Développement politique et de la Transformation démocratique, est en train de décevoir fortement malgré son titre ronflant. Il y a deux jours, il a proposé des principes supra-constitutionnels qui donnaient des pouvoirs considérables au Conseil suprême des forces armées, et aujourd’hui, jeudi 3 novembre, il a constitué le Conseil suprême de la Presse sans beaucoup de journalistes indépendants.

Ali El-Selmy est aussi détenteur du portefeuille de l’investissement et des affaires publiques et deuxième vice-Premier Ministre. Il est au pouvoir depuis le remaniement ministériel de juillet dernier, qui avait eu lieu après d‘intenses manifestations contre l’apparente complicité du gouvernement actuel avec les criminels du régime précédent. Son travail est tout sauf  facile, mais les résultats laissent apparemment les Egyptiens dubitatifs.

Ali El Selmy, (c) Yom7 website

Principes supra-constitutionnels

La discussion sur ces principes est un serpent de mer. Aucun accord n’a été atteint depuis des mois sur un texte destiné à chapeauter la Constitution qui devra être rédigée l’année prochaine. Ces négociations entre le gouvernement et les forces politiques sont  dûes principalement à la crainte d’une Constitution rédigée par un Parlement élu majoritairement religieux, ou majoritairement composé de membres du régime précédent. De cette crainte avait surgi le mouvement pour “la Constitution d’abord” (c’est-à-dire, avant les élections, ce qui va à l’encontre du calendrier voté en mars par référendum).

Le texte proposé le mardi 1er novembre a fait bondir les nombreuses forces politiques qui devaient l’approuver. Devant l’indignation générale, le gouvernement a reculé jeudi 3 novembre et amendé deux articles.

L’article 9, selon Ahram online, indiquait que seules les forces armées ont le droit de discuter des affaires qu’elles gèrent, de leur budget et de la législation qui les touche. La modification consiste en la disparition de “seulement”.

L’article 10, qui créait un Conseil de défense nationale chargé d’assurer la protection du Président, s’est vu adjoindre une clause spécifiant qu’il supervisera le budget des forces armées.

L’article qui stipulait que le pouvoir reviendrait au Conseil des Forces armées si la Constitution n’était pas écrite en six mois, et que la Constitution devrait être soumise à l’approbation du Conseil, a été supprimé.

Un article concernant la recrutement des membres de l’Assemblée constituante a aussi été modifié, de sorte que le Premier Ministre actuel et les Forces armées y aient moins de poids, et afin que les femmes y soient plus nombreuses.

Conseil suprême de la Presse

Cela fait des mois que les manifestations réclament une presse indépendante, et un organe indépendant pour la superviser, à défaut de la suppression d’un tel organe. A chaque fois que les récits des manifestants contredisent la version officielle, et que ces récits n’apparaissent que dans les médias d’opposition, dont l’audience n’est pas énorme, ce besoin se fait sentir cruellement. Aujourd’hui, le Conseil Suprême de la Presse, créé par Moubarak, est toujours en place, et ses membres viennent seulement d’être changés… ils sont maintenant principalement les rédacteurs en chef des médias d’Etat, d’après Al Masry Al Youm. Ce conseil de la presse promet d’avoir un regard critique…

Ali El-Selmy

Le poste a ete cree en juillet pour lui. En tant qu’ancien premier ministre du cabinet fantôme du Wafd, Ali El-Selmy peut être considéré comme une figure d’opposition ou comme un homme d’ancien régime, suivant la façon dont on considère le Wafd. La réputation de ce parti s’est largement ternie à diverses occasions, par exemple lors de l’affaire du journal d’opposition Dostour, du trublion Ibrahim Eissa: le journal avait été décapité à l’automne 2010, grâce à un conseil d’administration très lié au Président du Wafd. (lire l’histoire entière ici). Plus récemment, le journal du Parti (du même nom, le Wafd) ne prenait guère le chemin du sérieux: les titres incendiaires et les rumeurs -sur les “baltageyya” pullulaient.

Le Wafd et le Tagammu, deux des plus anciens partis égyptiens, ont accepté la version tant critiquée des principes supra-constitutionnels. Ils ont en effet l’habitude d’approuver ce que fait le gouvernement de transition. Cela, plus leur grande inefficacité sous Moubarak, leur vaut une certaine méfiance et l’accusation de complicité avec les “felool” (les anciens du PND de Moubarak).

A l’issue de la réunion d’aujourd’hui, Ali El-Selmy a indiqué que les partis qui refusaient de participer aux discussions (les partis des Frères musulmans et des salafistes, principalement) avaient un comportement non démocratique. Il a également indiqué que tous ceux qui l’accusaient injustement seraient poursuivis.

Advertisements

Leave a comment

Filed under armée, élections, Conseil suprême des Forces armées, Constitution, Egypte, gouvernement, liberté de la presse, opposition, partis politiques, Wafd

Abbassiya: seconde bataille des chameaux ou bataille de la communication?

C’est à une lutte de symboles que se livrent l’armée et les manifestants opposés au pouvoir militaire. Après les heurts de vendredi et samedi dans le quartier d’Abbassiya, des responsables militaires accusent de trahison nationale le Mouvement du 6 avril, et celui-ci réplique en dénonçant les méthodes et la rhétorique dictatoriales du Conseil suprême des forces armées.
Le vendredi 22 juillet, après plus de deux semaines de ré-occupation de la place Tahrir et pas de changement notable, des militants ont décidé d’aller protester devant le siège du Conseil suprême des forces armées contre la dispersion des sit-in de Suez et d’Alexandrie par l’armée. On ne sait pas pourquoi ils voulaient absolument manifester ce jour-là alors qu’une grande marche coordonnée était prévue pour le lendemain. Ils étaient un ou deux milliers. Ils sont arrivés à Abbasseya, le quartier où se trouve le siège du Conseil suprême des Forces armées. Dans ce quartier, l’armée avait installé des dispositifs de sécurité (grillages, murs de tanks) pour les empêcher de passer.
Après les déclarations de ces dernières semaines sur le manque de civisme des campeurs de la place Tahrir, tant des militaires que des Frères musulmans ou membres d’autres organisations islamistes, beaucoup croient que tout manifestant est un vaurien qui se prend pour un révolutionnaire, met à mal l’économie égyptienne, détruit les propriétés privées, et calomnie la grande armée patriote.
Aussi essuient-ils des jets de pierre, venant de voyous engagés pour l’occasion, ou alors d’habitants du quartier s’imaginant attaqués.
Le Conseil suprême des Forces Armées publie sa 69ème Déclaration, où il accuse le Mouvement du 6 avril d’organiser la méfiance entre le peuple et l’armée. Un général s’exprime à la télé vision pour indiquer que bien évidemment, c’est pour servir les intérêts d’agents étrangers.  Il accuse des sites internet non nommés de monter le peuple contre l’armée (twitter, facebook, c’est pour vous!), et il remercie ceux qui ont attaqué les manifestants de s’être interposés entre eux et l’armée…
Le mouvement répond qu’il n’était pour rien dans l’organisation de cette marche, et que le Conseil suprême cherche à discréditer les mouvements d’opposition pacifique qui demandent la réalisation des espoirs de la Révolution. Le mouvement du 6 avril est le mouvement de société civile le plus organisé: il date d’avant la Révolution (Mahalla, 2008) et a dorénavant une antenne dans chaque gouvernorat. Il avait en effet, ainsi que d’autres mouvements et partis de la Coalition Démocratique, appelé à une marche, mais le samedi 23 juillet! C’est la date anniversaire de la révolution égyptienne de 1952, qui fut d’ailleurs un coup d’Etat militaire. Cette marche voulait soutenir les objectifs de la Révolution et protester contre le pouvoir politique détenu par l’armée, et contre la persistance de la comparution de civils devant les tribunaux militaires.  Elle a bien eu lieu, et elle a eu aussi pour but de défendre le 6 avril contre la calomnie. Le cortège se chiffrait en dizaines de milliers selon les participants. Elle s’arrête devant le blocage d’Abbassiya, où manifestants et militaires s’observent de chaque côté des barbelés.  Le temps du “peuple et l’armée, une seule main” est bien fini ici.

photo de Gigi Ibrahim. Rue d'Abbasseya bloquée par un mur de tanks.

Le soir, des affrontements ont lieu à nouveau. Ils durent plusieurs heures, surtout dans les rues de traverse, où certains des manifestants se retrouvent bloqués.  (photos dans cet article du blog d’un journaliste d’Al-Masry Al Youm)
L’armée, bientôt rejointe par la police militaire et les forces de sécurité, reste passive et se contente de tirer en l’air, tandis que les pierres et les cocktails Molotov pleuvent. Les manifestants, dégoûtés, retournent à Tahrir dès qu’ils sortent du quartier.
D’après le Ministère de la Santé, les heurts ont fait plus de 300 blessés.
Le même jour, le Premier Ministre Essam Sharaf dit que le gouvernement a bien l’intention de réaliser les demandes de la révolution, mais qu’il y a façon et façon de réclamer, et que le dialogue est la meilleure option.
Comme d’habitude, l’armée gronde et le gouvernement rassure.
Les manifestants ont l’impression de revivre l’opposition à Moubarak, avec la même désinformation dans les médias, la même tactique de bataille de rue, comme celle des chameaux sur la place Tahrir le 2 février, et les arrestations au hasard.
Le lendemain, Dream 2, une chaîne de télévison privée, pourtant, renvoie une journaliste, Dina Abdel Rahman. Elle avait eu l’impudence de lire un éditorial du journal Tahrir, qui critiquait la position du Conseil militaire envers le 6 avril.
Lundi, le Ministre de la Santé a reçu certains jeunes de la Révolution et a annoncé que des enquêtes seraient ouvertes sur les événements d’Abbassiya.

Leave a comment

Filed under 6 avril, armée, Conseil suprême des Forces armées, Egypte, gouvernement, opposition, partis politiques, presse, Tahrir, Uncategorized

Remaniement ministériel : beaucoup de bruit pour rien

Annoncé pour le lundi 18 juillet, 11ème jour de ré-occupation de la place Tahrir, le remaniement minsistériel a traîné jusqu’au jeudi. Cette mesure ne répond guère aux attentes des manifestants: elle leur semble artificielle, le gouvernement n’ayant qu’un pouvoir limité, toutes ses décisions devant recevoir l’aval du Conseil suprême des froces armées. Le Premier Ministre du gouvernement de transition, Essam Sharaf, dont certains avaient récemment demandé la démission, a annoncé que ce n’était qu’ « un début » dans la réalisation des demandes des protestataires de toute l’Egypte,  mais sans dire quelle serait la suite de ce début.

Qui plus est, plusieurs ministres très contestés sont maintenus en place.

Ainsi Mansour El-Eissawi, le Ministre de l’Intérieur, très controversé évidemment, à cause de la persistance de la brutalité policière et Mohamed Abdel-Aziz El-Guindy, Ministre de la Justice, critiqué aussi à cause de la lenteur des procès contre les figures du régime Moubarak, gardent leur poste.

Des membres du PND restent aussi, comme le Ministre de la  Coopération Internationale et de la Planification Fayza Aboul-Naga, et le Ministre de l’Environment Maged George, ainsi que le Ministre de l’ Education Gamaleddin Moussa. Avec des pourcentages avoisinant les 30 ou 60% d’illettrés suivant l’âge et le sexe, c’est pourtant un secteur critique.

Des personnalités trop associées au régime précédent ont quand même été renvoyées, comme Zahi Hawass, le très controversé Ministre des Antiquités, soupçonné de corruption, très lié au NPD, mégalomane, et il a presque été remplacé par Abdel-Fattah El-Banna, mais des doutes sur l’intégrité de ce dernier ont surgi, aussi la question est-elle encore en supsens.

Le Ministre de l’Economie et des Finances, Samir Radwan, a aussi été remercié. On lui reprochait d’avoir appartenu au PND de Moubarak, et pire encore, d’avoir été membre du Comité dirigé par Gamal Moubarak, le fils de Hosni. Il a été remplacé par Hazem Beblawi, économiste de renom. Il écrivait un papier hebdomadaire dans le journal d’Etat Al-Ahram, où il défendait vigoureusement les principes économiques du libéralisme. Il y critiquait également la politique économique de Moubarak. Il est l’un des membres fondateurs du Parti Social Démocratique Egyptien. Sa première interview accordée au Shorouq a pourtant déçu ceux qui attendaient de lui la mise en place d’un budget répondant aux désirs de “justice sociale” exprimés pendant la Révolution et les innombrables manifestations aux revendications sociales qui ont lieu depuis février. Il a en effet déclaré : « Si nous modifions le budget –qui a été établi légalement et avec l’accord du gouvernement- nous trouverons tous les jours quelqu’un qui nous demandera de le modifier encore une fois. »

Comme preuves de sa bonne volonté, Sharaf a nommé chargé de portefeuille du Développement politique et de la Transformation démocratique, le Dr. Ali Al Selmy, également deuxième vice-Premier Ministre et détenteur du portefeuille de l’investissement et des affaires publiques. C’est l’ancien Premier Ministre du Cabinet fantôme du Wafd.

Bahey al-Din Hassan, directeur de l’Institut du Caire d’Etude des Droits de l’Homme, s’est vu proposer le poste de chargé des droits de l’homme au ministère de l’Intérieur, mais il l’a refusé, car ce poste lui paraissait tout à fait creux.

(photo by Gigi Ibrahim) graffiti:"le peuple n'a pas cessé de vouloir la liberté= le peuple veut ENCORE la liberté"

D’autres ministres ont été remplacés, comme celui de l’Education supérieure et de la Recherche scientifique.

Le Ministre des Affaires étrangères avait démissionné de lui-même dimanche. Orabi était entré en fonction à la mi-mars, quand son prédécesseur, Nabil al Arabi, avait quitté son fauteuil ministériel pour celui de secrétaire général de la Ligue arabe. Orabi n’était guère aimé, principalement parce qu’il était ambassadeur en Allemagne quand les Moubarak avaient assidûment profité des soins prodigués par les hôpitaux allemands. Mohammed Kamel Omar, diplomate, a été choisi pour le remplacer principalement parce qu’il n’était pas très connu et ne risquait pas de se voir associé à la période Moubarak infamante. Néanmoins, le Conseil suprême des forces armées a indiqué qu’il n’approuvait pas la démission de Orabi. Jeudi, finalement, le changement a été accepté.

Le Wafd, parti libéral économiquement, est en bonne place dans ce gouvernement, avec le Ministre de l’Economie, mais aussi Mounir Fakhri Abdel-Nour, le Ministre du Tourisme, et Osama Heikal, nouveau Ministre de l’Information. Un seul homme de gauche a été nommé : Gouda Abdel-Khaleq, comme Ministre de la Solidarité.

Ce remaniement semble beaucoup de bruit pour rien aux manifestants, et apparaît comme une concession honteuse à l’autre bord, par exemple aux anciens syndicats affiliés au PND de Moubarak. En tout cas, il était un tel casse-tête qu’il a envoyé le Premier Ministre à l’hopital en début de semaine pour fatigue intense…

Leave a comment

Filed under Conseil suprême des Forces armées, gouvernement, remaniement ministériel, Tahrir, Wafd